Institut Virtuel
de
Cryptozoologie
 

 

Reinhold Messner : Yeti -- Legende und Wirklichkeit
critique par François de Sarre

(dernière mise à jour : 18 décembre 1999)

 

  

    Au terme de 20 000 km parcourus en une vingtaine d'années dans l'Himalaya à travers les régions les plus hautes du globe, l'alpiniste sud-tyrolien Reinhold Messner serait arrivé à résoudre définitivement l'énigme du yeti.
C'est tout au moins ce qu'il affirme sur un ton péremptoire dans son livre Yeti -- Legende und Wirklichkeit (Yéti, légende et réalité), paru aux éditions S. Fischer (figure 1).


Figure 1 : le livre de Messner

    Reinhold Messner aurait rencontré le yéti 5 fois, entre 1986 et 1997.
    En feuilletant le livre, on tombe tout de suite en arrêt sur de splendides paysages et portraits tibétains, mais on y cherchera vainement les sensationnelles photographies que les cryptozoologues attendaient : quelques photos de l'ours brun, c'est là tout le yéti de Messner !

    Pour l'Italo-Autrichien, l'équation est simple : ce qui est un animal sauvage dans les montagnes du Tibet, en l'occurrence un ours de grande taille, devient "monstre" et animal fabuleux quand on descend dans les vallées. Jusqu'au Népal où les sherpas ont colporté le mythe.
    Les alpinistes et journalistes occidentaux en auraient vite rajouté, la "chasse au yéti" ayant la faveur des sponsors et du grand public qui en frissonnait d'aise... Oyez, une sorte de King-Kong himalayen !

    Mais ouvrons le livre qui débute par la relation complète de la première rencontre entre Messner et le yéti, quelque part au Tibet oriental, en 1986. La créature entrevue au crépuscule es menaçante, énorme, effrayante. Elle se tient debout, les jambes sont courtes, les membres supérieurs atteignent presque les genoux ; pas d'oreilles visibles ; taille supérieure à 2 mètres.
Ce n'est pas l'ours noir du Tibet (Selenarctos thibetanus) facilement reconnaissable au "V" blanc sur sa poitrine. En outre, les Tibétains le nomment tom, tandis que chemo était le nom local de la bête entr'apercue, comme on allait bientôt le confirmer à Messner. Ce chemo avait la réputation de tuer des yacks, de lancer des rochers, d'enlever des femmes...
    Le soir de la rencontre, Messner remarqua des empreintes dans la glaise, celles de pieds humains démesurés. Il pense aussitôt à l'alpiniste américain Eric Shipton et à la fameuse photographie qui fit le tour du monde en 1951.
    La question est alors posée : ours ou grand singe ? Reinhold Messner évoque l'hypothèse du gigantopithèque attardé, sans mentionner le nom de Bernard Heuvelmans, qui fut le premier à l'avancer. Messner ne citera jamais Heuvelmans, même lorsqu'il rapportera en détail l'épisode de l'homme congelé du Minnesota. L'alpiniste sud-tyrolien se demande si un grand singe peut subsister et se nourrir à pareille altitude ; il admet qu'il puisse vivre un peu plus bas, et c'est en passant d'une vallée à l'autre qu'il laisserait ses traces de pas énormes dans la neige.

    Nous retrouvons Messner en train de discuter avec des nomades tibétains. Oui, le chemo était à la fois un ours et plus qu'un ours. Il marchait souvent debout, portait ses "enfants" sous les bras, franchissant ainsi les cours d'eau. Il pouvait tuer un yack d'un seul coup de pattes, ou lancer de grosses pierres sur les troupeaux. Autrement, il se nourrissait comme l'homme, de fruits, de légumes et de racines. Le chemo revêt ainsi peu à peu une apparence anthropomorphe, il devient pratiquement l'égal de l'homme, ce qui pousse Messner à écrire :

"Pour moi le mystère de l'homme des neiges était enfin résolu."

    D'autant que les Tibétains et Sherpas consultés à ce sujet avaient répondu que chemo et yéti étaient le même animal. Même le dalaï-lama en conviendrait ! D'ailleurs, en vieux tibétain, yéti voudrait dire "ours des neiges"...
    Ancré dans sa conviction, Messner n'a de cesse tout au long de l'ouvrage de clamer que l'ours-yéti est un animal bien connu des hauteurs himalayennes. Sa légende embellie a gagné le Népal et autres contrées limitrophes sous la forme que nous lui connaissons, tandis que les Tibétains sur leurs montagnes savent fort bien qu'elle ne se rapporte qu'à de très gros ours bruns, appelés par eux chemo ou dremo.
    Les Occidentaux, attirés par le côté sensationnel de l'histoire (découverte d'un maillon intermédiaire entre le singe et l'homme, et/ou survivance d'une forme fossile de grand primate), ont contribué à perpétuer le mythe.

    Pour Messner, le yeti serait donc le produit du croisement entre un animal réel (l'ours brun, Ursus arctos) et un fantasme né de l'imagination humaine (le monstre ravisseur de femmes, démon de la nuit dont l'attitude n'est régie par aucun "code de conduite" moral : il peut donc se permettre tout ce qu'il veut).
    Messner ajoute aussi qu'à son avis Sherpas et Tibétains ne font pas vraiment la différence entre le monde du réel et celui de leurs convictions religieuses, peuplé d'êtres mythiques, dont le yéti. D'où les masques, scalps et autres reliques factices qui servent au cours de cérémonies.

    On attendait un squelette de yéti retrouvé au Ladakh, on découvre sur l'une des photos prise au Bhoutan ce qui paraît être la dépouille d'un jeune anthropoïde : pour Messner, il s'agit d'un montage. Notons aussi les vues suggestives d'un ours brun empaillé, dans un monastère tibétain (kham).
    A la fin du livre, la traque du yéti se résume à une banale chasse photographique à l'ours, dans les montagnes du Cachemire.

    Cela dit, tout cryptozoologue sérieux admettra que les ours bruns locaux sont pour quelque chose dans les rapports sur le yéti. Si Ursus arctos isabellinus est plutôt petit, des exemplaires de grande taille, comparables à certains ours de Sibérie ou d'Alaska, hantent vraisemblablement les hautes vallées himalayennes. Certaines traces de pas dans la neige sont imputables à l'ours, notamment au Népal où le mythe de l'homme-des-neiges se trouve relancé chaque fois que l'on y trouve des empreintes de 30-35 cm de long, même si elles ne sont que l'oeuvre du bien modeste isabellinus.
   
Bipède occasionnel, notamment pour intimider l'homme, l'ours marche normalement à 4 pattes. Reprenant un croquis de John Napier (1972) qui reproduit la superposition d'une patte postérieure sur une patte antérieure, Messner tombe d'accord avec le zoologue britannique pour expliquer l'aspect des pistes et empreintes qui peuvent évoquer celles d'un bipède anthropomorphe. Le chemo aurait pour habitude de mettre ses pattes de derrière juste dans la trace de celles de devant.
    C'est peut-être vrai en neige profonde. Quoi qu'il en soit, Messner ne fait plus aucun cas de l'hypothèse du primate inconnu. C'est oublier bien sûr certains témoignages éloquents, comme celui de Slavomir Rawicz, qui dépeignent un être bipède, à tête cônique "en pain de sucre", aux membres supérieurs très longs, qui n'a vraiment rien d'un ours ! En recherchant son yéti au coeur des montagnes du Tibet, Messner ne pouvait nous en apprendre plus sur une créature que Bernard Heuvelmans situe au Népal (essentiellement) dans la zone des grandes forêts de chênes, magnolias et rhododendrons, vers 3000-4000 m.

    Objectivement, Reinhold Messner prend soin de souligner que son identification de l'ours-yéti ne repose que sur les données himalayennes. Il ne se prononce pas sur le statut zoologique de l'almas, du sasquatch et des autres créatures humanoïdes et velues, auxquelles il fait brièvement allusion.

    On cherchera vainement un index bibliographique à la fin du livre (les informations de Messner semblent avoir été glanées sur divers sites Internet, d'où quelques incohérences).

    NB : le livre a été traduit en français sous le titre : Yéti – Du mythe à la réalité (Grenoble, Editions Glénat, 2000).

 

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