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Cryptozoologie
 
La cryptozoologie dans les romans de Jules Verne

par Michel RAYNAL

(dernière mise à jour : 24 juillet 2003)

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    Un des "ingrédients" récurrents de la littérature fantastique ou d'aventures est l'irruption d'animaux encore inconnus de la science dans le cours de l'intrigue.

    Jules Verne (1828-1905) (figure 1), que l'on considère comme le père de la science-fiction, est également l'un des premiers romanciers à avoir utilisé ce ressort littéraire dans plusieurs de ses ouvrages.


Figure 1 : Jules Verne

 

Fossiles vivants au centre de la Terre

    Dans un de ses premiers romans universellement connus, Voyage au centre de la Terre (1867), Jules Verne imagine la survivance de toute une faune préhistorique dans les entrailles du globe.

    Incité à entreprendre ce "voyage extraordinaire" par la traduction d'un cryptogramme initiatique de l'alchimiste islandais Arne Saknussem, le géologue Otto Lidenbrock, accompagné de son neveu Axel et du guide islandais Hans, s'enfoncent dans les abîmes de la planète depuis la cheminée volcanique du Sneffels, un volcan éteint d'Islande. Lors de leurs pérégrinations, à une centaine de kilomètres au-dessous de la surface de la terre, les trois explorateurs découvrent une gigantesque cavité baignée d'une lumière de nature électrique, où s'étend une immense mer intérieure. Lors de la traversée en radeau de cette "mer Lidenbrock", les trois aventuriers ont recours à la pêche artisanale pour varier l'ordinaire, jusqu'alors constitué de biscuits secs et de viande concentrée, et capturent ainsi quelques poissons considérés comme fossiles (Pterychtis et diptérides).

    Deux jours plus tard, le professeur Lidenbrock procède à des sondages, à l'aide d'un pic attaché à une longue corde. Ramenant le pic sur le radeau, il constate que le métal a été fortement comprimé, incident que le guide Hans attribue à des empreintes de dents d'un énorme animal marin. Effectivement, le lendemain, les trois occupants du radeau vont assister médusés (si l'on peut s'exprimer ainsi), au combat titanesque entre des créatures rescapées de la préhistoire. Axel est le premier à apercevoir un tel monstre :

"C'est un marsouin colossal !
"— Oui, réplique mon oncle, et voilà maintenant un lézard de mer d'une grosseur peu commune.
"— Et plus loin un crocodile monstrueux ! Voyez sa large mâchoire et les rangées de dents dont elle est armée. Ah ! Il disparaît !
"— Une baleine ! une baleine ! s'écrie alors le professeur. J'aperçois ses nageoires énormes ! Vois l'air et l'eau qu'elle chasse par ses évents !"
"En effet deux colonnes liquides s'élèvent à une hauteur considérable au-dessus de la mer.  Nous restons surpris, stupéfaits, épouvantés, en présence de ce troupeau de monstres marins. Ils ont des dimensions surnaturelles, et le moindre d'entre eux briserait le radeau d'un coup de dent. Hans veut mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage dangereux ; mais il aperçoit sur l'autre bord d'autres ennemis non moins redoutables, une tortue large de quarante pieds, et un serpent long de trente, qui darde sa tête au-dessus des flots.
"Impossible de fuir. Ces reptiles s'approchent ; ils tournent autour du radeau avec une rapidité que des convois lancés à grande vitesse ne sauraient égaler ; ils tracent autour de lui des cercles concentriques. J'ai pris ma carabine. Mais quel effet peut produire une balle sur les écailles dont le corps de ces animaux est recouvert ?
"Nous sommes muets d'effroi. Les voici qui s'approchent ! D'un côté le crocodile, de l'autre le serpent. Le reste du troupeau marin a disparu. Je vais faire feu. Hans m'arrête d'un signe. Les deux monstres passent à cinquante toises du radeau, se précipitent l'un sur l'autre, et leur fureur les empêche de nous apercevoir.
"Le combat s'engage à cent toises du radeau. Nous voyons distinctement les deux monstres aux prises.
"Mais il me semble que maintenant les autres animaux viennent prendre part à la lutte, le marsouin, la baleine, le lézard, la tortue. A chaque instant je les entrevois. Je les montre à l'Islandais. Celui-ci remue la tête négativement."

    Hans a en effet compris qu'il n'y a que deux animaux se livrant un formidable combat (figure 2), ce que confirme aussitôt le professeur Lidenbrock :

"— Oui ! le premier de ces monstres a le museau d'un marsouin, la tête d'un lézard, les dents d'un crocodile, et voilà ce qui nous a trompés. C'est le plus redoutable des reptiles antédiluviens, l'ichtyosaurus !
"— Et l'autre ?
"— L'autre, c'est un serpent caché dans la carapace d'une tortue, le terrible ennemi du premier, le plesiosaurus !"


Figure 2 : combat entre un ichtyosaure et un plésiosaure
(illustration par Riou pour Voyage au centre de la Terre)

"Hans a dit vrai. Deux monstres seulement troublent ainsi la surface de la mer, et j'ai devant les yeux deux reptiles des océans primitifs. J'aperçois l'œil sanglant de l'ichtyosaurus, gros comme la tête d'un homme. La nature l'a doué d'un appareil d'optique d'une extrême puissance et capable de résister à la pression des couches d'eau dans les profondeurs qu'il habite. On l'a justement nommé la baleine des Sauriens, car il en a la rapidité et la taille. Celui-ci ne mesure pas moins de cent pieds, et je peux juger de sa grandeur quand il dresse au-dessus des flots les nageoires verticales de sa queue. Sa mâchoire est énorme, et d'après les naturalistes, elle ne compte pas moins de cent quatre-vingt deux dents.
"Le plesiosaurus, serpent à corps cylindrique, à queue courte, a les pattes disposées en forme de rame. Son corps est entièrement revêtu d'une carapace, et son cou, flexible comme celui du cygne, se dresse à trente pieds au-dessus des flots.
"Ces animaux s'attaquent avec une indescriptible furie. Ils soulèvent des montagnes liquides qui refluent jusqu'au radeau. Vingt fois nous sommes sur le point de chavirer. Des sifflements d'une prodigieuse intensité se font entendre. Les deux bêtes sont enlacées. Je ne puis les distinguer l'une de l'autre. Il faut tout craindre de la rage du vainqueur.
"Une heure, deux heures se passent. La lutte continue avec le même acharnement. Les combattants se rapprochent du radeau et s'en éloignent tour à tour. Nous restons immobiles, prêts à faire feu.
"Soudain l'ichtyosaurus et le plesiosaurus disparaissent en creusant un véritable maelström au sein des flots. Plusieurs minutes s'écoulent. Le combat va-t-il se terminer dans les profondeurs de la mer ?
"Tout à coup une tête énorme s'élance au-dehors, la tête du plesiosaurus. Le monstre est blessé à mort. Je n'aperçois plus son immense carapace. Seulement son long cou se dresse, s'abat, se relève, se recourbe, cingle les flots comme un fouet gigantesque et se tort comme un ver coupé. L'eau rejaillit à une distance considérable. Elle nous aveugle. Mais bientôt l'agonie du reptile touche à sa fin, ses mouvements diminuent, ses contorsions s'apaisent, et ce long tronçon de serpent s'étend comme une masse inerte sur les flots calmés."

    Ce combat de titans, décrit par Jules Verne avec un souffle épique quasiment hugolien, appelle quand même quelques rectifications. L'ichtyosaure était loin d'atteindre cent pieds (30 m) de longueur (seulement le tiers environ), et le plésiosaure n'a jamais été recouvert d'une carapace de tortue.

    Revenus sur le rivage de la mer intérieure, le professeur Lidenbrock et son neveu observent d'autres animaux préhistoriques, mais rescapés de temps beaucoup moins anciens que les poissons ou les reptiles marins précédemment rencontrés :

"[...] c'étaient des animaux gigantesques, tout un troupeau de mastodontes, non plus fossiles, mais vivants, et semblables à ceux dont les restes furent découverts en 1801 dans les marais de l'Ohio ! J'apercevais ces grands éléphants dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une légion de serpents. J'entendais le bruit de leurs longues défenses dont l'ivoire taraudait les vieux troncs. Les branches craquaient, et les feuilles arrachées par des masses considérables s'engouffraient dans la vaste gueule de ces monstres."

    Mais Axel et son oncle ne sont pas au bout de leurs surprises, quand parmi ce troupeau ils croient distinguer un berger sous la forme d'un homme géant :

"En effet, à moins d'un quart de mille, appuyé au tronc d'un kauris énorme, un être humain, un Protée de ces contrées souterraines, un nouveau fils de Neptune, gardait cet innombrable troupeau de mastodontes !
"Immanis pecoris custos, immanior ipse !
"Oui ! immanior ipse ! Ce n'était plus l'être fossile dont nous avions relevé la trace dans l'ossuaire, c'était un géant, capable de commander à ces monstres. Sa taille dépassait douze pieds. Sa tête, grosse comme la tête d'un buffle, disparaissait dans les broussailles d'une chevelure inculte. On eût dit une véritable crinière, semblable à celle de l'éléphant des premiers âges.  Il brandissait de la main une branche énorme, digne houlette de ce berger antédiluvien."

    La citation latine, qui a certainement plongé dans la perplexité nombre de jeunes (et même de moins jeunes) lecteurs de Jules Verne, peut être traduite par "d'un troupeau monstrueux, gardien plus monstrueux encore" ; c'est en fait le titre d'un chapitre de Notre-Dame de Paris, dans lequel Victor Hugo (1831) décrit le personnage difforme du sonneur de cloches Quasimodo, à l'aspect encore plus effrayant que les gargouilles qu'il côtoie...

    Finalement, les trois hommes remonteront à la surface de la Terre avec une vitesse infiniment plus grande qu'ils n'ont fait le voyage à l'aller, leur radeau entraîné dans la montée de la lave d'une cheminée de volcan, qui n'est autre que le Stromboli !

    Le thème central de Voyage au centre de la Terre, à savoir une Terre creuse peuplée d'animaux rescapés de la préhistoire, sera repris par Edgar Rice Burroughs, le créateur de Tarzan, dans le cycle de Pellucidar, à commencer par At the Earth's core.

 

Dans le sillage des monstres marins...

    Dès les premières pages de 20 000 lieues sous les mers (1869), un des plus célèbres romans de Jules Verne, nous sommes plongés au cœur de la cryptozoologie près d'un siècle avant l'apparition officielle de celle-ci. En effet, le point de départ du roman est la controverse née de l'observation, depuis le pont de navires américains ou européens, d'un énorme animal marin inconnu. Ses dimensions colossales (près de 100 m de long), son incroyable phosphorescence la nuit, sa prodigieuse rapidité (près de 100 km/h), les formidables jets d'eau et de vapeur qu'il émet en faisant surface et finalement les attaques qui lui sont attribuées, donnent lieu à de vives discussions sur la nature de l'animal :

"Si c'était un cétacé, il surpassait en volume tous ceux que la science avait classés jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacépède, ni M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel monstre — à moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres yeux de savants."

    Les rencontres avec ce monstre marin se multiplient, ayant tôt fait d'enflammer l'imagination et la presse populaires, et l'on évoque évidemment à son propos le légendaire serpent-de-mer :

"Partout dans les grands centres, le monstre devint à la mode ; on le chanta dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur les théâtres. Les canards eurent là une belle occasion de pondre des œufs de toute couleur. On vit réapparaître dans les journaux — à court de copie — tous les êtres imaginaires et gigantesques, depuis la baleine blanche, le terrible "Moby Dick" des régions hyperboréennes, jusqu'au Kraken démesuré, dont les tentacules peuvent enlacer un bâtiment de cinq cents tonneaux et l'entraîner dans les abîmes de l'océan. On reproduisit même les procès-verbaux des temps anciens, les opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces monstres, puis les récits norvégiens de l'évêque Pontoppidan, les relations de Paul Heggede [sic], et enfin les rapports de M. Harrington, dont la bonne foi ne peut être soupçonnée, quand il affirme avoir vu, étant à bord du Castillan [sic], en 1857, cet énorme serpent qui n'avait fréquenté jusqu'alors que les mers de l'ancien Constitutionnel."

    Les références citées par Jules Verne sont parfaitement exactes, même s'il lui arrive de massacrer l'orthographe de quelques noms propres.
    Si Moby Dick est une création littéraire du grand romancier américain Herman Melville, il est exact qu'Aristote et Pline ont été parmi les premiers auteurs, sous l'Antiquité, à signaler l'existence des calmars géants.
    De même, les deux ecclésiastiques scandinaves, Hans Egede et l'évêque Erik Ludviksen Pontoppidan, ont enquêté au milieu du dix-huitième siècle sur des rapports relatifs au le fameux serpent-de-mer. Et le témoignage du capitaine Harrington, du Castilian, sur l'observation d'une telle créature, a été publié par le Times de Londres.

    L'existence controversée de la créature, et son appartenance zoologique non moins âprement discutée, vont déchaîner les passions jusque dans les publications scientifiques, et susciter finalement l'incrédulité générale, comme c'est trop souvent le cas dans maintes "affaires" cryptozoologiques :

"Alors éclata l'interminable polémique des crédules et des incrédules dans les sociétés savantes et les journaux scientifiques. La "question du monstre" enflamma les esprits. Les journalistes qui font profession de science, en lutte avec ceux qui font profession d'esprit, versèrent des flots d'encre pendant cette mémorable campagne ; quelques-uns même, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux personnalités les plus offensantes.
"Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux articles de fond de l'Institut Géographique du Brésil, de l'Académie royale des sciences de Berlin, de l'Association britannique, de l'Institution smithsonienne de Washington, aux discussions de The Indian Archipelago, du Cosmos de l'abbé Moigno, des Mittheilungen de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la France et de l'étranger, la petite presse ripostait avec une verve intarissable."

    La réalité du monstre, toutefois, ne saurait faire de doute, puisqu'il finit par percuter un paquebot de la célèbre compagnie maritime anglaise Cunard, le Scotia, causant une énorme brèche dans la coque en acier du navire. C'est alors que le professeur Pierre Aronnax, naturaliste au Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris, qui relate l'aventure à la première personne, fait son entrée en scène, de retour d'une expédition scientifique au Nebraska (USA), dont il rapporte très curieusement un babiroussa vivant, une incongruité zoogéographique qui ne semble pas avoir intrigué le savant parisien, puisque ce mammifère est originaire de l'île de Célèbes (au nord de l'Indonésie actuelle) !
    Auteur d'un ouvrage sur Les mystères des grands fonds sous-marins, le professeur Aronnax est pressé par les journalistes de livrer son sentiment sur le monstre. Dans un article pour le New York Herald, il avance l'hypothèse qu'il s'agit d'un narval géant, à l'issue d'un raisonnement qui annonce les prémisses de la méthode cryptozoologique :

"Ainsi donc, disais-je, après avoir examiné une à une les diverses hypothèses, toute autre supposition étant rejetée, il faut nécessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance excessive.
"[...] dans ce cas, je serais disposé à admettre l'existence d'un Narval géant.
"Le narval vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de soixante pieds. Quintuplez, décuplez même cette dimension, donnez à ce cétacé une force proportionnelle à sa taille, accroissez ses armes offensives, et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions déterminées par les officiers du Shannon, l'instrument exigé par la perforation du Scotia, et la puissance nécessaire pour entamer la coque d'un steamer."

    En réalité, le narval (Monodon monoceros) est loin d'atteindre les 60 pieds (18 m) de longueur, puisque ce cétacé des mers boréales est trois fois moins grand...
    Le distingué naturaliste s'embarque alors à bord de la frégate américaine Abraham Lincoln, en compagnie de son domestique Conseil et du harponneur canadien Ned Land, avec pour mission de trouver et de tuer cette redoutable créature. Il réalisera son erreur d'identification lorsque le prétendu "narval géant" percutera la frégate, lancée à sa poursuite dans les mers du Japon. Tombés à la mer lors de la collision, Aronnax, Conseil et Ned Land trouvent refuge sur le dos du "monstre", qui se révèle être un engin sous-marin de construction humaine, le Nautilus, à bord duquel ils vont vivre mille aventures extraordinaires, à la fois hôtes et prisonniers du mystérieux capitaine Nemo.

    Jules Verne fait alors preuve de beaucoup moins d'imagination cryptozoologique dans la suite du récit. Alors que l'on découvre encore de nos jours 150 à 200 espèces nouvelles de poissons chaque année, sans parler des innombrables invertébrés, il n'est pas une seule espèce animale que ne soit capable d'identifier le professeur Aronnax, contre toute vraisemblance zoologique. Il ne s'étonne même pas de trouver une salamandre géante du Japon, un batracien d'eau douce, en pleine mer, et des morses typiques des mers boréales en Antarctide !

    Lors d'une plongée au milieu des ruines de l'Atlantide, le savant français et le capitaine Nemo vont cependant approcher des créatures que le savant parisien n'a pas encore cataloguées (figure 3) :

"La masse rocheuse était creusée d'impénétrables anfractuosités, de grottes profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais remuer des choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au cœur, quand j'apercevais une antenne énorme qui me barrait la route, ou quelque pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavités ! Des milliers de points lumineux brillaient au milieu des ténèbres. C'étaient les yeux de crustacés gigantesques, tapis dans leur tanière, des homards géants se redressant comme des hallebardiers et remuant leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques, braqués comme des canons sur leurs affûts, et des poulpes effroyables entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents."


Figure 3 : "des homards géants... des crabes titanesques... des poulpes effroyables"
(illustration par de Neuville pour Vingt mille lieues sous les mers)

    

    C'est quand même l'épisode du Nautilus attaqué par des "poulpes" géants (que Jules Verne confond avec les calmars géants Architeuthis), qui reste un des plus célèbres de la littérature vernienne. Le sous-marin se trouve au large des îles Lucayes (Bahamas), par 1500 m de profondeur, face à de hautes falaises creusées d'immenses grottes inexplorées, où vivent tapies ces créatures, donnant l'occasion au savant et à ses deux amis d'évoquer les monstres marins.


Figure 4 : "c'était un calmar de dimensions colossales"
(illustration par de Neuville pour Vingt mille lieues sous les mers)


Figure 5 : "un de ces longs bras se glissa par l'ouverture" (illustration par de Neuville pour Vingt mille lieues sous les mers)

Figure 6 : "le poulpe brandissait la victime comme une plume" (illustration par de Neuville pour Vingt mille lieues sous les mers)

 

    Jules Verne croit que les termes de calmar et de poulpe sont interchangeables, alors qu'ils désignent deux ordres bien distincts de céphalopodes. L'illustrateur de Neuville n'a fait que traduire en images cette confusion, puisque le monstre est tantôt représenté comme un poulpe (figure 4), tantôt comme un calmar reconnaissable notamment à ses tentacules spatulés (figure 6).
    Reste que Jules Verne confirme ici encore son statut d'écrivain visionnaire, car l'hypothèse de l'existence d'une espèce encore inconnue de poulpe colossal aux Bahamas est fondée, non seulement sur des légendes ou des témoignages, mais sur un échouage très documenté à Saint-Augustine (Floride) en 1896, le très controversé Octopus giganteus du professeur Addison Emery Verrill. Mieux encore, c'est dans  le New York Herald que Verrill publia l'article le plus détaillé sur cette créature fabuleuse, autrement dit dans le même quotidien américain où, dans la fiction vernienne, le professeur Aronnax présente sa thèse du narval géant !

    Mentionnons pour l'anecdote que dans une adaptation télévisée du roman de Jules Verne (avec Michael Caine dans le rôle du capitaine Nemo), c'est le fils du professeur Aronnax qui tient la vedette, et qui est l'auteur d'un livre intitulé Cryptozoology of the ocean depths (cryptozoologie des profondeurs océaniques), ce qui est un impardonnable anachronisme, le mot de "cryptozoologie" n'ayant été créé que vers 1958 par Bernard Heuvelmans !

 

moa, minhocao, serpent-de-mer et hommes-singes

    Les enfants du capitaine Grant (1867) est le récit de la recherche par deux enfants anglais, de leur père, le capitaine Grant, naufragé sur une terre située par 37° de latitude sud, mais de longitude hélas inconnue. Le message rédigé en trois langues qu'il a confié à une bouteille jetée à la mer, a en effet été partiellement effacé par l'humidité, rendant son déchiffrement problématique (Jules Verne confirme ainsi, trois ans après Voyage au centre de la Terre, sa fascination pour la cryptographie, autant que la cryptozoologie !). Voilà qui oblige donc l'expédition menée par lord Glenarvan, partie à la recherche du capitaine Grant, de faire le tour du monde le long du 37ème parallèle. Les enfants retrouveront leur père après maintes péripéties, dont la trahison d'un marin, Ayrton, allié des pirates qui veulent s'emparer du yacht de lord Glenarvan. En punition, il sera abandonné sur l'île Tabor, une île déserte où a survécu le capitaine Grant. Ayrton refera son apparition dans L'île mystérieuse, complètement transformé par une solitude rédemptrice.
     Quand l'expédition Glenarvan se trouve en Nouvelle-Zélande, le géographe français Jacques Paganel observe un moa vivant, un très grand oiseau coureur de la Nouvelle-Zélande supposé éteint depuis plusieurs siècles :

"Il arriva même à Paganel d'apercevoir au loin, dans un épais fourré un couple de volatiles gigantesques. Son instinct de naturaliste se réveilla. Il appela ses compagnons, et, malgré leur fatigue, le major, Robert et lui se lancèrent sur les traces de ces animaux.
"On comprendra l'ardente curiosité du géographe, car il avait reconnu ou cru reconnaître ces oiseaux pour des "moas", appartenant à l'espèce des "dinornis", que plusieurs savants rangent parmi les variétés disparues. Or, cette rencontre confirmait l'opinion de M. de Hochstetter et autres voyageurs sur l'existence actuelle de ces géants sans ailes de la Nouvelle-Zélande.
"Ces moas que poursuivait Paganel, ces contemporains des megatheriums et des ptérodactyles, devaient avoir dix-huit pieds de hauteur. C'étaient des autruches démesurées et peu courageuses, car elles fuyaient avec une extrême rapidité. Après quelques minutes de chasse, ces insaisissables moas disparurent derrière les grands arbres, et les chasseurs en furent pour leurs frais de poudre et de déplacement."

    Par parenthèse, Jules Verne exagère copieusement la taille de cet oiseau : 18 pieds (5,40 m), alors que le plus grand moa, le Dinornis maximus, n'atteignait "que" 3,50 m de haut, ce qui est tout de même près du double de l'autruche ! Et Jules Verne mélange à plaisir les ères géologiques : si les moas de Nouvelle-Zélande et le Megatherium (un mammifère fossile sud-américain) datent tous deux du quaternaire, en revanche les ptérodactyles sont supposés éteints depuis la fin du secondaire ! Il est vrai qu'il existe quantité de rumeurs, et même de rapports précis, sur l'existence actuelle, en Afrique, de créatures ailées à allure de ptérodactyle (voir à ce sujet le livre de Bernard Heuvelmans, Les derniers dragons d'Afrique, 1978), mais comme dirait Rudyard Kipling, ceci est une autre histoire... Ce qui est vrai en revanche, c'est que des observations d'un moa de petite taille ont été rapportées à plusieurs reprises en Nouvelle-Zélande, notamment par le naturaliste allemand Hochstetter.

    La Jangada (1880) relate la descente de l'Amazone sur un immense radeau, avec l'inévitable présence d'un "méchant", auteur d'un vol sanglant, dont est accusé à tort Joam Garral, qui mène cette expédition. Encore une fois, c'est un cryptogramme, dont la clé ne sera trouvée qu'à la fin du récit, qui permet d'innocenter le héros (alors qu'à l'inverse c'est le déchiffrement d'un autre message secret qui envoie en forteresse Mathias Sandorf et ses compagnons, héros de l'indépendance hongroise).
    Jules Verne s'attarde sur la faune de l'Amazone, et fait une allusion à deux créatures légendaires, que Minha, la fille de Joam Garral, décrit ainsi :

"— [...] vous ignorez, entre autres fables, qu'un énorme reptile, nommé le Minhocao, vient quelquefois visiter l'Amazone, et que les eaux du fleuve croissent ou décroissent, suivant que ce serpent s'y plonge ou qu'il en sort, tant il est gigantesque ! [...]
"— Et la Mae d'Agua, reprit la jeune fille, cette superbe et redoutable femme, dont le regard fascine et entraîne sous les eaux du fleuve les imprudents qui la contemplent ?"

    Les rapports sur le minhocao ont été recueillis par plusieurs auteurs, dont le naturaliste français Auguste de Saint-Hilaire (1846), qui en faisait une sorte de Lepidosiren géant.
    Quant à la mae de agua, "la mère de l'eau", c'est évidemment la sirène mythique, dont l'origine est en fait le lamantin de l'Amazone (Trichechus). Les noms vernaculaires de ce sirénien sont d'ailleurs significatifs, puisqu'il est nommé mamadilo (maman de l'eau) en Guyane française ou mamy water (maman de l'eau) en Afrique occidentale.

    Publié en 1901, le roman intitulé Les histoires de Jean-Marie Cabidoulin (figure 7), un des moins connus de Jules Verne, est consacré au légendaire Serpent-de-Mer.


Figure 7 : page titre du roman de Jules Verne :
Les histoires de Jean-Marie Cabidoulin.

    Son auteur y cite plusieurs observations célèbres, dont le docteur Filhol, le médecin du Saint-Enoch à bord duquel se déroule le récit, et qui joue le rôle du savant vernien, dresse une liste qui n'est pas dénuée d'erreurs, qu'il recopie en fait d'un ouvrage d'Arthur Mangin, Les mystères de l'océan (1864) :

Texte de Jules Verne Commentaires
"Ce qui est certain, c'est que, en 1819, le sloop Concordia [sic],  se trouvant à quinze milles de Race-Point, rencontra une sorte de reptile émergeant de cinq à six pieds, à peau noirâtre, à tête de cheval, mais ne mesurant qu'une cinquantaine de pieds, donc inférieur aux cachalots et aux baleines.     Il s'agit en fait du serpent-de-mer du Concord.
"En 1848, à bord du Peking [sic], l'équipage crut voir une bête énorme, de plus de cent pieds de longueur, qui se mouvait à la surface de la mer. Vérification faite, ce n'était qu'une algue démesurée couverte de parasites marins de toutes sortes.     Il s'agit en fait du serpent-de-mer du Pekin.
"En 1849, dans le goulet qui sépare l'île Osterssen du continent, le capitaine Schielderup déclara avoir rencontré un serpent de six cents pieds endormi sous les eaux.     Ce cas ne semble pas répertorié.
"En 1857, les vigies du Castillan [sic] signalèrent la présence d'un monstre à grosse tête en forme de tonneau, dont la longueur pouvait être évaluée à deux cents pieds.     Jules Verne comment la même erreur que dans Vingt mille lieues sous les mers : il s'agit en fait du serpent-de-mer du Castilian.
"[...] En 1864, à quelque cent milles au large de San Francisco, le navire hollandais Cornélis entra en collision avec un poulpe dont l'un des tentacules, chargé de ventouses, vint s'enrouler autour des sous-barbes de beaupré et le fit enfoncer jusqu'au ras de l'eau. Lorsque ce tentacule eut été tranché à coups de hache, deux autres s'accrochèrent aux caps de mouton des haubans de misaine et au cabestan. Puis, après amputation, il fallut encore couper huit autres tentacules qui faisaient donner au bâtiment une forte bande sur tribord.     A ma connaissance, cet incident n'a jamais été cité dans la littérature sur les céphalopodes géants, . On notera cependant que la créature est affublée de 11 appendices, ce qui fait 3 de trop pour un poulpe, et encore un de trop pour un calmar géant Architeuthis, qui reste malgré tout l'explication la plus plausible.
"Quelques années après, dans le golfe du Mexique, on aperçut un batracien à tête de grenouille, aux yeux saillants, pourvu de deux bras glauques et dont les larges mains saisirent le plat-bord d'une embarcation. Six balles de revolver firent à peine lâcher prise à cette "manta", dont les bras se reliaient au corps par une membrane semblable à celle des chauves-souris, et qui jeta l'épouvante dans ces parages du golfe.  
"En 1873, c'est le cutter Lida [sic], qui dans le détroit de Sleat, entre l'île de Skye et la terre ferme, rencontre une masse vivante par le travers de son sillage. C'est le Nestor qui, entre Malacca et Penang, passe non loin d'un géant océanique long de deux cent cinquante pieds, large de cinquante, à tête carrée, zébrée de bandes noires et jaunes, ressemblant à une salamandre.     Il s'agit en fait du serpent-de-mer du Leda (1872) et du Nestor (1876).
"Enfin, en 1875, à vingt milles du cap San Roque, pointe nord-est du Brésil, le commandant de la Pauline, George Drivor, croit apercevoir un énorme serpent enroulé autour d'une baleine comme un boa constrictor. Ce serpent, à couleur de congre, qui devait mesurer de cent soixante à cent soixante-dix pieds de longueur, jouait avec sa proie et finit par l'entraîner dans l'abîme."     Il s'agit en fait du capitaine Drevar.

 

    Arrivé au large du Kamtchatka, le Saint-Enoch sera remorqué sur une distance énorme à une allure considérable, emporté par un tsunami (raz-de-marée) et non remorqué par le monstre, comme le pensait le tonnelier Jean-Marie Cabidoulin, toujours prêt à verser dans le fantastique.

    Le village aérien, publié également en 1901, est un des moins connus de Jules Verne, où l'auteur imagine une population "d'hommes-singes" bipèdes, appelés Wagddis, dans la forêt du Congo. Jules Verne s'inspire pour partie du pithécanthrope de Java, que l'on considérait à cette époque comme le "chaînon manquant" entre le singe et l'homme :

"Leur station, identique à celle de l'homme, indiquait qu'ils avaient l'habitude de marcher debout, ayant ainsi droit à ce qualificatif d'erectus donné par le docteur Eugène Dubois aux pithécanthropus trouvés dans les forêts de Java, — caractère anthropogénique que ce savant regarde comme l'un des plus importants de l'intermédiaire entre l'homme et les singes conformément aux prévisions de Darwin.
"Si les anthropologistes ont pu dire que les plus élevés des quadrumanes dans l'échelle simienne, ceux qui se rapprochent davantage de la conformation humaine, en diffèrent cependant par cette particularité qu'ils se servent de leurs quatre membres quand ils fuient, il semblait bien que cette remarque n'aurait pu s'appliquer aux habitants du village aérien."

    Jules Verne aurait été ravi de savoir qu'une vingtaine d'années plus tard, on allait découvrir en Afrique du Sud, les restes d'un hominidé encore plus ancien que le pithécanthrope, à savoir l'australopithèque. Et chose amusante, des créatures humanoïdes et velues évoquant ces australopithèques sont signalées dans les forêts de l'ancien Congo belge, sous le nom de kikomba et kakundari.

 

Pour en savoir plus :

SAINT-HILAIRE (Auguste de) :
1846 Sur le minhocâo des Goyanais. Comptes-Rendus de l'Académie des Sciences, 23 : 1145-1147 (28 décembre).

VERNE, Jules
1864 Voyage au centre de la Terre. Paris, Hetzel.
1867 Les Enfants du capitaine Grant. Paris, Hetzel.
1869 Vingt mille lieues sous les mers. Paris, Hetzel.
1880 La Jangada. Paris, Hetzel.
1901 Les histoires de Jean-Marie Cabidoulin. Paris, Hetzel.
1901 Le village aérien. Paris, Hetzel.

 

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