(dernière mise à jour : 20 août 2013)

    De 1865 à 1868, le naturaliste italien Enrico Hillyer Giglioli (figure 4) fit une expédition scientifique autour du monde à bord de la Magenta (figure 5) un navire à propulsion mixte, voile et vapeur.

 


Figure 5 : Henrico Hillyer Giglioli


Figure 6 : la Magenta

 

    Entre Callao (Pérou) et Valparaiso (Chili), dans le sud-est du Pacifique, les vents étant favorables, le commandant fit stopper les machines, réservant le charbon pour le distillateur d'eau douce. Cette heureuse circonstance permit à Giglioli d'observer minutieusement, le 4 septembre 1867, par 28° 34' de latitude sud et 88° 10' de longitude ouest, un animal que le calme du navire était de nature à ne pas faire fuir. Giglioli entendit un bruit, suivi d'un jet de vapeur condensée qu'il "sentit", et qui laissa une empreinte humide sur le flanc de la Magenta, presque à l'endroit où il se tenait :

    "Au même moment, le dos gris verdâtre d'un grand cétacé apparut, qui, chose remarquable, montrait deux nageoires dorsales, bien développées, dressées, triangulaires, et séparées par un grand espace apparemment lisse. [...] Il resta pendant près d'un quart d'heure à côté de la Magenta, si bien que je pus faire un calcul suffisamment exact de sa longueur, qui ne dépassait pas de beaucoup, je crois, les 18 mètres, de la pointe du museau à l'extrémité de la queue. La distance entre les deux nageoires dorsales était d'environ 2 mètres. La tête n'était pas plus large que le corps, et elle diminuait graduellement vers l'extrémité antérieure, mais le museau était relativement large et obtus ; la mâchoire inférieure outrepassait celui-ci, mais de peu. Le sommet de la tête était convexe et caréné, les narines étaient apparemment dans une dépression. Le contour général du corps, vu de dessus, était allongé ; la région caudale, derrière la seconde nageoire dorsale, était très rétrécie et carénée avant de se perdre dans les lobes de la queue, qui étaient de dimension discrète et de la forme habituelle. La couleur de toute la partie supérieure était d'un gris verdâtre, plus sombre sur les parties antérieures et sur les nageoires ; la peau avait une apparence veloutée."

    Ce cétacé ressemblait à un balénoptère. La gueule contenait des fanons noirs. La première fois que l'animal fit surface, Giglioli ne vit pas son souffle, mais il l'entendit distinctement :

    "C'est un bruit profond et long, semblable à celui produit par une colonne d'air dans un grand tube de cuivre ; il dure 8 ou 10 secondes. L'animal continua à "souffler" aussi longtemps qu'il resta presque sans mouvement à la surface, à peu près toutes les deux minutes, mais beaucoup avec moins de bruit et sans souffle visible."

    Le commandant de la Magenta fit placer un canon pour essayer de tuer cette créature, mais on ne pouvait l'abaisser suffisamment vers le cétacé, placé trop près du navire. Puis il fit mettre un canot à la mer du côté opposé de la Magenta ; l'animal, prenant conscience du remue-ménage, se tourna sur son flanc droit et commença à s'éloigner :

    "Toutes les parties inférieures, du menton jusqu'à la racine de la queue, sous la ligne d'insertion des nageoires pectorales, étaient d'un blanc grisâtre qui passait pour une nuance de la couleur plus sombre des parties supérieures. Je ne vis pas la moindre trace de ces sillons gulaires si caractéristiques des balénoptères ; l'œil était petit et semblait transmettre un regard intelligent pendant que je le fixais avec ma lunette ; les fanons étaient noirâtres et seulement en partie visibles ; la nageoire pectorale gauche, qui apparut un moment hors de l'eau, était falciforme et plutôt longue."

    Giglioli put encore observer l'animal depuis l'embarcation, avant qu'il ne s'éloigne et plonge pour ne plus reparaître. Le naturaliste italien en fit un dessin très précis (figure 4), et proposa de le nommer Amphiptera pacifica, "celui du Pacifique avec une nageoire de chaque côté".


Figure 6 : la baleine de la Magenta, Amphiptera pacifica (tiré de Giglioli 1870)

 

    On peut difficilement exiger une observation plus détaillée, et au surplus elle nous vient d'un excellent naturaliste italien, dont le témoignage ne saurait être révoqué en doute.

    Il y a peut-être un autre rapport, comme l'a déjà proposé Bernard Heuvelmans dès 1965, dans son ouvrage sur le légendaire Grand-Serpent-de-Mer. Ainsi que le rapporta le Daily Mail, en octobre 1898, au large de Stonehaven (Ecosse), Alexander Taylor et son équipage, à bord du bateau de pêche Lily, virent un étrange "monstre marin" à seulement 50 yards (45 m) de distance :

    "Le skipper le décrit comme ayant le dos à peu près comme le fond retourné d'un bateau, sur lequel il y avait deux nageoires espacées d'environ 20 pieds [6 m] , et de la taille des voiles d'un petit bateau, auxquelles elles ressemblaient de près.
    "Derrière une nageoire il y avait une protubérance de la forme d'une bosse de chameau. Le corps était d'une couleur bleuâtre, et la tête était apparemment plus plate que celle d'une baleine.
    "[...] De temps en temps il soulevait sa tête bien au-dessus de l'eau, et il soufflait à la façon d'une baleine, la seule différence étant que cela prenait un temps plus court pour souffler.
    "Le skipper du bateau décrit la partie de la créature qui était visible comme ayant deux fois la longueur de son bateau de 34 pieds [10,40 m]. Il ne vit pas la queue, de sorte qu'il n'y a pas moyen de savoir quelle pouvait être sa longueur totale.
    "Il semble impossible que les pêcheurs aient pu confondre l'animal avec une baleine à une si courte distance, car les baleines sont très familières des pêcheurs de la côte nord-est de l'Ecosse.
    "Taylor dit son histoire clairement et sans hésitation, et son équipage garantit la véracité de ses dires, qui sont, dans une certaine mesure, corroborés par le fait qu'au début de la matinée du même jour l'équipage d'un autre bateau entendit un éclaboussement et un souffle inhabituels alors qu'il quittait le port de Stonehaven. Du fait du brouillard dense qui sévissait à cette heure matinale, cependant, ils furent incapables de découvrir l'auteur de cette perturbation."

    Divers journaux de l'époque reprirent l'information, et le Dundee Courier and Argus du 18 octobre 1898 l'illustra avec un dessin particulièrement comique (figure 7), en prenant au pied de la lettre les caractères de la créature (le souffle de baleine, les deux nageoires dorsales comme des voiles, etc.).


Figure 7 : le "serpent de mer" de Stonehaven (d'après un dessin humoristique du Dundee Courier and Argus du 18 octobre 1898).

    Ce "monstre marin", dont les parties visibles représentaient deux fois la longueur de la Lily, était donc long de plus de 68 pieds (20,70 m). Bernard Heuvelmans, surnommé à juste titre le "Sherlock Holmes de la zoologie", a très judicieusement fait remarquer que cet animal, du fait qu'il soufflait, ne pouvait pas être un requin pélerin (Cetorhinus maximus) dont on aurait vu la dorsale et la caudale. Et il s'interrogeait :

    "Ne s'agirait-il pas ici d'un de ces gros dauphins à deux nageoires dorsales qui furent signalés autrefois tant par Rafinesque que par Quoy et Gaimard et qui n'ont toujours pas été identifiés ?"

 

    Le paléontologue américain Roy Chapman Andrews a prétendu, dans son livre The business of exploring (1935), que la célèbre photographie prise par le docteur Wilson au Loch Ness en 1934, ne représentait rien d'autre que la nageoire dorsale d'un orque (Orcinus orca). Sans aborder ici le problème du fameux "monstre", je me limiterai à faire remarquer que la présence d'un si grand cétacé dans le lac écossais serait parfaitement incongrue, au moins autant que l'existence d'une espèce animale inconnue... Pour tenter de démontrer que toutes les observations au Loch Ness s'expliquent par l'observation déficiente d'orques, Andrews rapportait sa propre expérience :

    "Alors que nous chassions la baleine grise au large de la côte coréenne, le capitaine Melsom et moi nous vîmes une baleine nageant directement par le travers de notre proue, à un demi-mile [900 m] de distance. Elle avait deux nageoires dorsales. Or aucune baleine connue de la science n'a deux nageoires dorsales. Pas de nageoire du tout, ou une seule, oui ; mais pas deux ! Et pourtant elle était là. Melsom la voyait, je la voyais et tout l'équipage la voyait. Il n'y avait pas un homme à bord qui n'aurait pas juré et fait serment que nous avions vu une baleine avec deux nageoires dorsales.
    "Je dis à Melsom : "Nous avons juste à tuer cette baleine si nous la suivons pendant une semaine. C'est quelque chose de nouveau pour la science. Si vous la tuez, je la nommerai d'après vous."
    "La baleine flânait paresseusement à la surface, n'allant apparemment nulle part en particulier. Melsom changea de cap pour s'approcher par l'arrière de la baleine et nous glissâmes silencieusement, moteurs à mi-vitesse. Nous étions assez près et les nageoires dorsales commencèrent à paraître plutôt étranges. Elles n'étaient pas en ligne comme elles auraient dû l'être. Puis soudain la baleine plongea. Une grande queue se souleva hors de l'eau et juste derrière elle une queue plus petite. Le mystère était résolu. C'était une mère finback [rorqual commun (Balaenoptera physalus)] avec un baleineau collé contre son flanc. Le baleineau était dans une position telle que sa nageoire dorsale apparaissait juste derrière celle de sa mère. Quand nous les vîmes pour la première fois, avec le baleineau sur le flanc arrière et complètement invisible, c'était exactement comme si la mère avait deux nageoires dorsales. Si nous ne l'avions pas suivie, j'aurais très certainement annoncé que j'avais vu une baleine à double dorsale. Elle serait entrée dans la littérature scientifique et serait restée comme un fait enregistré, renforcé par par les affirmations des autres hommes du navire. Voilà ce que je veux dire par observation défectueuse ou incomplète."

    La chose est donc entendue, il ne s'agissait pas d'une baleine à deux nageoires dorsales, mais d'un couple de cétacés. Sauf que ce type d'illusion ne peut opérer qu'à grande distance, puisqu'elle s'est produite alors que les baleines se trouvaient à près d'un kilomètre. Rien de tel dans tous les autres cas que nous avons passés en revue, où les observateurs étaient éloignés de quelques dizaines de mètres tout au plus.

 

    Le commandant Rupert T. Gould fut un des pionniers de la cryptozoologie, et il publia en 1930 un livre consacré au légendaire "serpent-de-mer", The case for the sea-serpent. Dans une note infra-paginale à propos des "dauphins rhinocéros" de Quoy et Gaimard, il note :

    "Je crois comprendre que le R.R.S. William Scoresby a rapporté récemment avoir vu une nouvelle espèce de dauphin ayant deux nageoires dorsales."

    Pour l'instant, bien qu'ayant parcouru les Discovery Reports où furent publiés la plupart des résultats des expéditions du William Scoresby, je n'ai pas pu trouver l'origine de cette information. Si elle est exacte, il est très probable que l'observation ait eu lieu dans l'océan Antarctique où ce navire effectua des missions de 1926 à 1930.

 

    En 1951, c'est la Fishing Gazette qui publia un témoignage à verser au dossier. Le capitaine Wilbur "Whitey" Waybright, se trouvant au sud-ouest d'Egmont Key (au large de la Floride) à bord du Diana, son bateau de pêche long de 42 pieds (12,60 m), remarqua ce qu'il prit d'abord pour "un couple de requins ou une baleine", avant de tomber dans une perplexité grandissante :

    "Cette énigme halieutique était au moins aussi longue que la Diane, dit le capitaine Waybright, qui nota d'abord deux nageoires dorsales démesurées à une certaine distance et s'imagina qu'elles étaient attachées à deux grands requins.
    "[...] Le capitaine Waybright estima que les deux nageoires dorsales avaient environ quatre pieds [1,20 m] de haut et celle de devant était à 20 pieds [6 m] de l'arrière du museau, qui était large et tacheté. Son équipage de deux hommes vit également le monstre et corrobora les affirmations du skipper. Ils aimeraient tous savoir qu'est-ce qu'ils virent."

 

    Une autre observation possible d'un cétacé à deux dorsales, qui eut lieu en 1983 en Méditerranée occidentale, entre la Corse et le Var, a été rapportée par le zoologiste français Jacques Maigret (1986) dans un article sur les cétacés peu connus des côtes africaines :

    "Le 17 juillet [1983], au cours de la traversée Bonifacio-Cavalaire, l'équipage d'un voilier de 13 m assure avoir vu un animal de grande taille suivre leur bateau : il avait deux nageoires dorsales, la tête trapézoïdale et le ventre blanc. Il ne s'agissait pas d'un rorqual dont ils avaient vu plusieurs individus auparavant." 

    Dans un courrier électronique du 14 décembre 1999, Christian Le Noël, qui fut guide de chasse en Afrique, m'informait d'un autre rapport possible :

"Mon neveu, qui se trouve en ce moment à Tahiti dans la marine de guerre, vient de me donner une information (sous toute réserve) : un requin possédant un évent comme les dauphins aurait été photographié aux Australes."

    Je n'ai pas pu obtenir confirmation de ces nouvelles. En tout cas, un "requin possédant un évent comme les dauphins" fait irrésistiblement penser à un cétacé avec deux nageoires dorsales... Cependant, vu le caractère vague de ce rapport, je préfère penser qu'il s'agissait d'un véritable requin, et l'évent ne serait autre que le spiracle, une sorte de fente branchiale vestigiale en arrière de l'œil présente chez certains sélaciens.

    En plus de ces rapports, les Indiens Haida de la côte de Colombie britannique (Canada) ont "des légendes sur des orques à deux, trois, et même cinq dorsales". Une gravure peinte Kwakiutl à Alert Bay pourrait bien représenter un tel cétacé à deux dorsales. Mais Stewart (1979) a suggéré que "ces légendes pouvaient trouver leur origine dans la vue d'une rangée de nageoires dorsales lorsque les cétacés font surface ensemble".

    Il existe également dans l'art grec antique des dauphins à deux dorsales : deux de ces dauphins en terre cuite (figures 8 et 9) d'une dizaine de centimètres de long, et datant du troisième siècle avant notre ère, originaires de l'Apulie (sud de l'Italie), étaient même en vente sur un site Internet, en 1997, pour la somme rondelette de 3500 dollars... Selon John Ambrose, le vendeur, il en existe d'autres exemplaires dans le monde.


Figures 8 et 9 : dauphins en terre cuite à deux dorsales.

 

    Pour terminer sur une note humoristique, on ne peut manquer de noter un dernier cas, rapporté le 31 mars 2010 par la Whale and Dolphin Conservation Society, d'un dauphin à deux dorsales surnommé "Snooky", photographié au large de la Cornouailles. Le document censé montrer le dauphin a évidemment été "travaillée" avec un logiciel de retouche d'image pour lui rajouter une nageoire dorsale supplémentaire, et l'on notera que c'était la veille du Premier Avril, propice à toutes les blagues. Humour british doublé d'un clin d'œil aux connaisseurs des théories de l'évolution, le commentaire suggère qu'il s'agit d'un cas rarissime de preuve photographique de "l'héritage lamarckien", suite aux nombreuses blessures infligées par les moteurs de bateaux à ces animaux ! (Faut-il le dire, cela fait 200 ans que l'on a fait un sort à la vision naïve de Lamarck, même s'il a été un des précurseurs de l'évolutionnisme).

 

 

Analyse cryptozoologique

    Nous avons donc au total onze rapports sur des cétacés (ou prétendus tels) à deux nageoires dorsales, une possible tradition indigène et diverses représentations artistiques.

    Nous pouvons écarter d'emblée l'observation d'Hermann Schlegel et celle de Roy Chapman Andrews, fondées sur une méprise qu'ils dévoilent eux-mêmes. On peut d'ailleurs se demander si tous les rapports ne sont pas fondés sur la rencontre de deux cétacés suffisamment proches pour donner l'illusion d'un seul animal possédant une double dorsale.
    C'est ainsi que Georges Cuvier écrivait dans Le règne animal distribué d'après son organisation (1829) :

    "M. Rafinesque parle d'un dauphin à deux dorsales, et MM. Quoy et Gaimard en ont vu un qu'ils nomment D. Rhinoceros [...] ; mais ils ne l'ont vu que de loin, et à moitié plongé dans les flots, ce qui peut faire craindre quelque illusion d'optique."

    Le baron naturaliste a-t-il lu trop rapidement le texte de Quoy et Gaimard ? Car ces derniers n'ont pas vu "un" dauphin, mais "beaucoup de dauphins", qui évoluaient "en troupes", et pas si loin que le dit Cuvier puisqu'ils s'approchaient "souvent à toucher la proue" du navire.
    Donc, aussi bien l'observation de "troupes" entières par Quoy et Gaimard, que l'examen minutieux de la baleine du Magenta par le professeur Giglioli, permettent d'écarter l'hypothèse d'une méprise comme celle arrivée à Roy Chapman Andrews.
    Richard Ellis, dans une lettre à Matthew A. Bille, a pour sa part avancé l'idée que le "dauphin rhinocéros" provenait de l'observation d'un dauphin avec un rémora collé sur son dos, hypothèse que l'on doit rejeter catégoriquement pour une "troupe", encore une fois.
    Une autre hypothèse qui vient à l'esprit est qu'il s'agit de cétacés montrant le flanc à la faveur d'une culbute sur le côté : dans ce cas, la nageoire "antérieure" (ou "corne") ne serait rien d'autre qu'une palette natatoire et la nageoire "postérieure" un des deux lobes de la queue. Cependant, le témoignage de Quoy et Gaimard sur un banc entier de ces animaux rend cette éventualité invraisemblable, au moins dans ce cas : il est en effet impossible que tous les cétacés aient effectué le même mouvement en même temps, et au surplus l'observation a été faite de très près, les cétacés s'approchant à toucher le navire. Le professeur Giglioli a, quant à lui, observé nettement et séparément les deux dorsales, les palettes natatoires et la queue : il faut donc se résoudre à admettre l'existence de cétacés à deux dorsales.

    Une autre possibilité a été avancée vers 1870 par le cétologue belge Van Beneden, dans une lettre au professeur Giglioli : Van Beneden suggérait que la présence de deux nageoires dorsales chez la baleine décrite par le naturaliste italien, était une anomalie tératologique, une monstruosité individuelle : comme il existe des moutons à cinq pattes et des canards à trois pattes (des jumeaux siamois incomplets en fait), il pourrait y avoir des cétacés à deux nageoires dorsales. Cette opinion, également partagée par Celso Borri (1927), est tout à fait vraisemblable pour le dauphin observé par un informateur de Jonathan Couch au large de la côte de Cornouailles en 1857 : en effet, il nageait parmi une douzaine de dauphins normaux, et mis à part sa nageoire dorsale supplémentaire, il était apparemment identique à ces derniers. S'il ne s'agissait sans doute pas d'une nouvelle espèce, il serait tout de même très intéressant d'étudier un tel dauphin, car cette anomalie n'avait jamais été signalée, à notre connaissance.

    A la fin de l'année 2009, toutefois, le Divers Discussion Forum (un forum Internet sur la plongée animé par Wade Doak) apporta la preuve irréfutable que ce type d'anomalie individuelle peut se rencontrer chez les cétacés : Julia Riddle dévoila une photographie d'une baleine à bosse (Megaptera novae-angliae) à deux dorsales, prise en novembre 2009 à Oke Bay, en Nouvelle-Zélande.
    Claire Garrigue, une spécialiste française des cétacés, rebondit sur le cas précédent pour faire état de sa propre observation, avec photographie à l'appui, d'une baleine à bosse à deux dorsales au large de la Nouvelle-Calédonie en août 2009. Et elle rapportait qu'une de ses connaissances avait également pris une photographie au large du Vanuatu le 7 septembre, et elle signalait aussi une autre photo prise auparavant aux Caraïbes : en fait, il s'agit de toute une série de documents photographiques pris sur le Silver Bank (République Dominicaine) par Phillip Clapham et Brenda Rone en février et mars 2005.
    Gemma Langsdale, de Explore Images, photographia à son tour un semblable cétacé en novembre 2009 au large de la Nouvelle-Zélande (figures 10). Et Elizabeth Cryan fit de même au large de Tonga en août 2010.





Figures 10 : baleine à bosse à deux dorsales photographiée par Gemma Langsdale, de Explore Images.

 

    J'ai trouvé mention sur Internet d'une autre observation, apparemment en 1997, dans la baie de Samana en République Dominicaine, par une autre spécialiste des cétacés, Kim Beddall : à nouveau, il s'agissait d'une baleine à bosse mâle, affublée de deux nageoires dorsales, une pointue à l'avant et une arrondie à l'arrière.

    Il s'agissait visiblement de cas relevant de la tératologie (et non pas de la cryptozoologie), puisque ces baleines à bosse "anormales" avaient été observées parmi des congénères absolument "normaux". Chose encore plus étonnante, alors que les participants du forum pensaient qu'il s'agissait d'un même individu aperçu dans ces différents lieux (les baleines à bosse effectuent en effet des migrations considérables), une étude approfondie des photographies montra qu'il y avait au moins 2 individus différents présentant cette anomalie : un mâle en Nouvelle-Calédonie, et une femelle en Nouvelle-Zélande et au Vanuatu (et selon toute vraisemblance, le spécimen des Caraïbes est un troisième individu distinct des deux autres).

    C'est également l'hypothèse que retient Lars Thomas dans son livre sur les monstres lacustres et marins de Scandinavie et des états baltes, Weird waters (2011) :

    "Durant cinq des sept années que j'ai passées comme étudiant en zoologie à l'Université de Copenhague, j'avais un ami des Féroés. Entre autres choses, il me dit qu'on capturait environ une fois par an un globicéphale [pilot whale (Globicephala melas)] avec deux nageoires dorsales. A part une ou deux exceptions qui manquent complètement de nageoire dorsale, les baleines et les dauphins n'ont qu'une nageoire dorsale. Toutefois, des individus à deux dorsales de plusieurs espèces ont été vus dans divers endroits autour du monde, par exemple des dauphins dans la Méditerranée et les Caraïbes, et des globicéphales (encore) au large de la côte de Nouvelle-Zélande. En 1986, je vis un grand dauphin [bottle-nosed dolphin (Tursiops truncatus)] avec deux nageoires dorsales au large d'un endroit reculé de la côte nord-ouest de l'Australie. Il y a eu des spéculations pour savoir si ces animaux à deux dorsales sont de nouvelles espèces, mais considérant le fait que cette condition est connue chez plusieurs espèces différentes, il est beaucoup plus vraisemblable que nous avons affaire avec une forme de défaut génétique rare donnant naissance à un doublement de la nageoire dorsale. Hélas, aucun de ces animaux n'a été étudié en détail, si bien que l'on ne saura pas avec certitude jusqu'à ce que l'un soit pris et conservé."

    Mais l'hypothèse d'une anomalie tératologique ne peut aucunement expliquer la "troupe" de "dauphins rhinocéros" de Quoy et Gaimard. Pas plus qu'elle ne peut expliquer la baleine de Giglioli : en plus de ses deux nageoires dorsales, ce cétacé possédait plusieurs autres traits spécifiques, en particulier l'absence de sillons gulaires, à l'inverse de tous les balénoptéridés, auxquels elle ressemblait. Ces sillons permettent d'augmenter le volume d'eau (donc la quantité de plancton) avalée par le cétacé, mais ils jouent également un rôle dans la stabilisation de l'animal ; chez une baleine avec un tel dispositif de stabilisation (deux ailerons dorsaux), des sillons seraient probablement superflus. Par ailleurs, dans tous les cas d'anomalies individuelles pour lesquelles on possède une photographie, les deux dorsales sont très rapprochées, et celle qui est en surnombre est mal formée : rien de commun avec les dessins que nous ont laissés Arago et Giglioli, avec des nageoires dorsales bien développées, à l'évidence parfaitement fonctionnelles.

    Mentionnons encore l'hypothèse récente de Cameron A. McCormick, qui identifie la baleine de Giglioli à la baleine pygmée (Caperea marginata). S'il est vrai que cette dernière a quelques points communs avec la baleine de la Magenta, McCormick souligne lui-même souligne des différences notables, notamment dans la forme du rostre, et ne parlons pas de la taille de l'animal (7 mètres maximum pour la baleine pygmée, contre 18 mètres pour la baleine de Giglioli !).
    McCormick suggère que l'observation et la mémoire de Giglioli aient pu être déficientes en ces temps où la photographie n'était pas encore très répandue. Pourtant, Giglioli a observé ce cétacé durant près d'une heure, à faible distance, éventuellement à l'aide d'une longue-vue, et c'était un ornithologue réputé parfaitement entraîné au bird watching avant que cela devienne la mode (et il est bien plus difficile d'observer valablement un passereau dans un arbre, par exemple, qu'une baleine dans l'océan).

    Il y a une remarquable ressemblance entre la baleine de Giglioli et le "monstre marin" de la Lily : nombre d'animaux (un seul individu), longueur (18 m et un peu plus de 20,70 m), couleur (gris verdâtre et bleuâtre), forme des nageoires dorsales (triangulaires et comme les voiles d'un petit bateau). Enfin la forme de la tête et le souffle du monstre marin de la Lily furent comparés à ceux d'une baleine : son "éclaboussement et son souffle inhabituels" rappellent "l'empreinte humide" ainsi que le "bruit profond et long, semblable à celui produit par une colonne d'air dans un grand tube de cuivre" de la baleine du Magenta.
    La seule différence notable porte sur la distance entre les nageoires dorsales : environ 2 m chez la baleine de Giglioli, au lieu de 20 pieds (6 m) pour le monstre marin de la Lily. Il faut toutefois observer que l'observation de Giglioli est la plus précise et la plus longue. Surtout, une étude du dessin de la baleine de la Magenta (figure 6) montre que l'intervalle de 2 m se rapporte en fait à la base des nageoires dorsales : de la base arrière de la nageoire antérieure à la base avant de la nageoire postérieure, autrement dit ces deux mètres représentent l'espace de dos situé entre les deux dorsales. Mais leurs sommets sont en fait séparés par un intervalle d'environ 3,5 m à 4 m : la différence entre les deux rapports est donc très relative, d'autant plus que le monstre de la Lily est plus long que la baleine du Magenta.

    La description de l'animal observé en 1983 entre la Corse et le Var fait également beaucoup penser à la baleine de Giglioli : sa grande taille, sa tête trapézoïdale et son ventre blanc sont compatibles avec une telle identification. A nouveau, il s'agissait d'un individu isolé. Et la remarque suivant laquelle "il ne s'agissait pas d'un rorqual" pourrait signifier que la créature observée y ressemblait néanmoins, comme la baleine du Magenta.
    La créature observée par le capitaine Waibright depuis la Diane en 1951 semble être de même nature : encore un animal solitaire de grande taille (au moins 12,60 m), aux nageoires dorsales très élevées (1,20 m soit environ la hauteur mesurée sur le dessin de Giglioli), etc.

    Par contre, les cétacés observés par Quoy et Gaimard sont complètement différents : grégaires, longs d'environ 3 m (soit quelque 6 ou 7 fois plus petits que la baleine de Giglioli), leurs nageoires dorsales sont localisées beaucoup plus vers l'avant (également plus en avant que chez le dauphin vu au large de la côte de Cornouailles en 1857), le corps est marqué de taches au lieu d'être uni, etc.

    Si l'observation (et même la photographie) d'un "requin possédant un évent" aux îles Australes est confirmée, elle pourrait éventuellement se rapporter à un cétacé à deux nageoires dorsales. Mais au vu des maigres informations disponibles, il convient de laisser ce rapport en suspens, et de l'attribuer provisoirement à un simple requin.

    Finalement, le "poisson monstrueux" de Mongitore était probablement un grand requin, comme semble l'attester entre autres la mention de "dents puissantes". Parmi les cétacés, seul le cachalot (Physeter catodon), dont la mandibule est armée de telles dents, possède une taille compatible avec celle avancée (54 palmes ou 13,90 m). Il n'est en effet même pas certain que l'animal possédait deux nageoires dorsales. Toutefois, comme sa taille, le "trou sur la tête" (l'évent ?) ainsi que la forme et l'emplacement des nageoires dorsales, si l'on peut accorder un quelconque crédit au dessin, font penser à la baleine de Giglioli, il s'agissait peut-être d'un spécimen de la même espèce (Amphiptera pacifica) ; mais les éléments disponibles sont trop vagues et ambigus pour en être sûr, et le nom "scientifique" d'Oxypterus mongitori proposé par Rafinesque-Schmalz en 1814 doit être invalidé comme un nomen nullum, d'après les règles de la nomenclature zoologique.

    Le cas de la tradition indienne et de la représentation d'un cétacé à double dorsale en Colombie britannique doit être mis de côté, au moins tant que des rapports circonstanciés ne sont pas disponibles pour cette région.

    Quant aux dauphins à deux dorsales de l'art hellénistique, bien que très stylisés, ils pourraient être rapprochés des "dauphins rhinocéros" de Quoy et Gaimard, mais là aussi des éléments plus probants sont souhaitables avant de conclure.

    Par conséquent, aussi étonnant que cela puisse paraître, nous avons affaire à deux types de cétacés à double dorsale encore inconnus de la science :

  • un petit odontocète, décrit sous le nom de Delphinus rhinoceros par Quoy et Gaimard en 1824, bien qu'il ne soit nullement certain qu'il appartienne au genre Delphinus, ni même à la famille des delphinidés. Je proposerais le nom de Cetodipterus rhinoceros, s'il s'avérait représenter un nouveau genre de cétacés.
  • et une grande baleine à fanons, nommée Amphiptera pacifica en 1870 par le professeur Giglioli. Elle ressemble beaucoup à un balénoptère, mais il n'est pas sûr qu'elle appartienne à la famille des balénoptéridés : il est plus prudent de la considérer provisoirement comme un mysticète, sans plus de précision, car peut-être faudra-t-il créer pour cette baleine une famille spéciale du sous-ordre des mysticètes. Selon les règles du Code de Nomenclature Zoologique, si une nouvelle famille devrait être créée pour ce cétacé, le nom d'amphitéridés serait tout à fait approprié. Notons que Giglioli proposait en 1874 de créer pour la baleine de la Magenta la sous-famille des amphiptérinés parmi les balénoptéridés.

    Bien qu'incertae sedis (de situation incertaine) -- ou plus précisément incertae familiae (de famille incertaine) -- ces cétacés inconnus montrent un très intéressant exemple de convergence. Les deux ordres de cétacés (odontocètes et mysticètes) présentent en effet tous les dispositifs possibles de stabilisation, comme le montrent ces quelques exemples :

nombre de nageoires dorsales
Odontocètes
Mysticètes
0
dauphin de Péron
(Lissodelphis peroni)
baleine franche
(Balaena mysticetus)
0 avec crête dorsale de bosses
cachalot
(Physeter catodon)
baleine grise de Californie
(Eschrichtius gibbosus)
1
dauphin commun
(Delphinus delphis)
baleine bleue
(Balaenoptera musculus)
2
"dauphin rhinocéros"
(?Delphinus rhinoceros)
baleine de Giglioli
(Amphiptera pacifica)

    Cette anatomie, avec deux dorsales presque identiques, est assez semblable à celle de certains requins, tels que l'humantin (Oxynotus centrina). Elle joue de toute évidence un rôle dans la stabilisation de l'animal. Du reste, il existe des embarcations et des planches à voile à deux dérives axiales, ayant une grande stabilité, au détriment de la mobilité.

 

 

Liste chronologique des observations

sens des abréviations : AP = Amphiptera pacifica. DR = "dauphin rhinocéros".
date
lieu
témoins

embarcation

identification
1741
Licata, Sicile
informateurs de Mongitore
à terre
grand requin ?
1819 (2 octobre)
entre Hawaï et l'Australie
Jean René Constant Quoy, Joseph Paul Gaimard et équipage
Uranie
DR
1840 (printemps)
côte hollandaise

Hermann Schlegel

à terre

méprise

1857 (avril)
Lantivet Bay (Cornouailles)

?

à terre
dauphin tératologique ?
1867 (4 septembre)
au large du Chili
Enrico Hillyer Giglioli et équipage
Magenta

AP

1898 (octobre)
au large de Stonehaven (Ecosse)
Alexander Taylor et équipage
Lily

AP

1916 (avant)
au large de la Corée
Roy Chapman Andrews et capitaine Melsom
?
méprise (2 rorquals)
1930 (avant) Océan Antarctique ??? équipage ??? William Scoresby
dauphin tératologique ???
1951 au large d'Egmont Key (Floride) capitaine Wilbur Waybright Diane AP ?
1983 (17 juillet)
entre Bonifacio et Cavalaire
équipage
un voilier

AP ?

1997 ?

baie de Samana, République Dominicaine Kim Beddall ? mégaptère tératologique (mâle)
1999 (décembre ?)
au large des îles Australes
?
?
requin ?
2005 (15 février) Silver Bank, République Dominicaine Phillip Clapham et Brenda Rone ? mégaptère tératologique
2005 (8 mars) Silver Bank, République Dominicaine Phillip Clapham et Brenda Rone ? mégaptère tératologique
2001 Hervey Bay, Australie Trish et Wally Franklin, Oceania Project ? mégaptère tératologique
2008 Hervey Bay, Australie Trish et Wally Franklin, Oceania Project ? 2 mégaptères à 2 dorsales
2009 (août) Nouvelle-Calédonie Claire Garrigue ? mégaptère tératologique (mâle)
2009 (7 septembre) Port Vila, Vanuatu ? ? mégaptère tératologique
2009 (septembre) Vanuatu Francis Hickey ? mégaptère tératologique
2009 ( 8 novembre) Oke Bay, Nouvelle-Zélande Julia Riddle ? mégaptère tératologique (femelle)
2009 (novembre) Hole in the Rock, Nouvelle-Zélande Gemma Langsdale ? mégaptère tératologique
2010 (31 mars) Cornouaille - - canular
2010 (août) Tonga Elizabeth Cryan ? mégaptère tératologique
2011 (11 et 12 septembre) Hervey Bay, Queensland, Australie ? ? mégaptère tératologique
2011 (septembre) Tonga Tony Wu ? mégaptère tératologique
2013 (31 janvier) Maui, Hawai Herb Hartmann et Emily Roland ? mégaptère tératologique

 

Remerciements

    Tous mes remerciements à John Ambrose (USA), Trish et Wally Franklin (Oceania Project, Byron Bay, Australie), Rémy Gantès (Balaruc-les-Bains), Claire Garrigue (Nouvelle-Calédonie), feu Bernard Heuvelmans (Centre de Cryptozoologie, Le Vésinet), Gemma Langsdale (Nouvelle-Zélande), Christian Le Noël (Toulon), Brenda Rone (USA) et Karl P. N. Shuker (West Midlands, Angleterre) pour leur aide.

 

Bibliographie

 

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