Institut Virtuel
de
Cryptozoologie
 

 

OLGOÏ-KHORKHOÏ, LE "VER-INTESTIN" MONGOL
par Michel Raynal

(dernière mise à jour : 29 juillet 2013)

  

    Si l’on demande à un amateur, même féru, de cryptozoologie, ce qu’évoque pour lui la Mongolie, il fera peut-être allusion à l’almas, l’Homme Sauvage et Velu de l’Altai ; mais il est fort peu probable qu’il mentionne l’olgoï-khorkhoï, le "ver-intestin" du désert de Gobi -- assurément l’un des plus discrets des animaux inconnus de la science, au point qu’il ne figure même pas dans la fameuse checklist de Bernard Heuvelmans (1986, revue et mise à jour en 1996), qui passe en revue quelque 140 bêtes ignorées, ni d’ailleurs dans le Dizionario illustrato dei mostri de Massimo Izzi (1989), qui comporte pourtant plusieurs milliers d’articles...

 

Un "ver" signalé par les paléontologues

    Le premier rapport que je connaisse au sujet de cette créature énigmatique, nous vient du paléontologue américain Roy Chapman Andrews, qui effectua une mission au Gobi en 1922-1923. Pour la petite histoire, je dois préciser qu’Andrews, à l’inséparable chapeau feutre vissé sur la tête, était un aventurier autant qu’un chercheur (il a descendu pas moins de trois bandits à coups de revolver !), et qu’il éprouvait pourtant une véritable aversion pour les serpents ; les cinéphiles l’auront deviné, il a très certainement servi de modèle à Steven Spielberg, pour créer son personnage mythique d’Indiana Jones...
    Alors qu’Andrews se trouvait à Urga, il eut à négocier, avec le ministre des affaires étrangères du gouvernement mongol, les droits et devoirs des deux parties à l’occasion de l’expédition. Une fois le document signé, le premier ministre mongol tint quand même à présenter à Andrews une étrange requête, que le paléontologue a racontée dans son livre On the trail of ancient man (sur la piste de l’homme préhistorique) (1926) :

"Ensuite le premier ministre me demanda, si c'était possible, de capturer pour le gouvernement mongol un spécimen de l'allergorhai-horhai. Je doute qu'aucun de mes lecteurs scientifiques puisse identifier cet animal. Aucune des personnes présentes n'avait jamais vu la créature, mais toutes croyaient fermement en son existence et la décrivaient minutieusement. Elle a la forme d'une saucisse d'environ deux pieds [60 cm] de long, n'a ni tête ni pattes et est si venimeuse que le seul fait de la toucher signifie une mort instantanée. Elle vit dans les régions les plus désolées du désert de Gobi, où nous devions aller. Elle semble être aux Mongols ce que le dragon est aux Chinois. Le premier ministre dit que, bien qu'il ne l'eût jamais vue lui-même, il connaissait un homme qui l'avait vue et qui avait vécu pour raconter l'histoire. Alors un ministre affirma que "le cousin de la sœur de sa femme décédée" l'avait également vue. Je promis de produire l'allergorhai-horhai si par chance nous croisions son chemin, et j'expliquai comment on pourrait l'attraper au moyen de longues pinces en acier ; de plus, je porterais des verres sombres, de sorte que les effets désastreux, ne serait-ce que de regarder une créature aussi venimeuse, seraient neutralisés..."

    Voilà qui en tout cas démontrait que Roy Chapman Andrews ne manquait pas d’humour, mais surtout, on l’aura compris, qu’il prenait les dires des Mongols sur cet animal cum grano salis, pour ne pas dire à la rigolade. Le célèbre paléontologue ne fit donc pas des efforts démesurés pour rechercher une créature aussi extravagante, mais il revint tout de même de son expédition avec une riche moisson de fossiles, notamment de dinosaures, dont une espèce lui fut d’ailleurs dédiée (Monoceratops andrewsi).
Contentons-nous pour l’instant de relever l’absence troublante de membres et surtout de tête chez le "monstre du Gobi", si je puis l’appeler ainsi : cette singularité anatomique, si elle devait se confirmer, pourrait bien aider les "lecteurs scientifiques" que nous sommes, pour reprendre les mots d’Andrews, à identifier l’animal...

    En fait, ce témoignage était bien connu des spécialistes du Tatzelwurm, le fameux "ver à pattes" des Alpes suisses, bavaroises et autrichiennes (encore une énigme cryptozoologique !). En 1931, le docteur Karl Meusburger décrivit dans un article de la revue Der Schlern, publiée à Bozen (Bolsano) dans le Tyrol italien, pas moins de 45 rapports circonstanciés sur cet animal énigmatique ; et il cita curieusement le cas précédent sous le numéro 45, bien qu’à l’évidence il n’ait rien à voir avec le dossier du Tatzelwurm stricto sensu.
    En 1934, dans la même revue Der Schlern, Otto Steinböck, adversaire résolu des partisans de l’existence du Tatzelwurm, exécuta en quelques mots le cas précédent :

"Nous pouvons oublier en toute tranquillité le cas 45, où un ministre mongol prétend que "le cousin de la sœur de sa femme décédée" (!) aurait rencontré un Tatzelwurm [sic]."

    En d’autres termes : raus, circulez, il n’y a rien à voir ! Que le Herr Professor Doktor de l’université d’Innsbruck écarte sans autre forme de procès l’existence de l’allergorhai-horhai, relève d’un parti-pris manifeste, mais que je peux encore comprendre, sinon partager. Par contre, Otto Steinböck aurait été mieux inspiré de s’en tenir à la première partie de sa phrase : se moquer du lien de parenté complexe détaillé par le ministre, témoigne déjà d’une grande méconnaissance de la société mongole traditionnelle, où l’appartenance clanique est une valeur essentielle (le ministre voulait dire ainsi que le témoin appartenant à son clan, il avait toute confiance en lui) ; et parler d’un Tatzelwurm mongol est une hérésie, ne serait-ce que pour des raisons géographiques, en plus des particularités anatomiques spécifiques de chacune des deux créatures.
    Par la suite, d’autres spécialistes du Tatzelwurm devaient encore citer le rapport d’Andrews, et notamment Luis Schönherr en 1991 dans la première partie son article pour la revue fortéenne Pursuit. Hélas, ce magazine disparut précisément à cette époque, et nous resterons donc (à jamais ?) sur notre faim pour prendre connaissance des commentaires de Schönherr à ce propos. Incidemment, comme il annonçait pour son deuxième article, resté impublié, un catalogue de 160 observations du Tatzelwurm, alors que je n’en possède à ce jour "que" 110 ou 120 dans mon dossier, on comprendra ma frustration de n’avoir pas réussi à entrer en contact avec cet auteur...

    Roy Chapman Andrews a également mentionné son entrevue avec le premier ministre mongol à propos de l'allergorhai-horhai dans un autre de ses livres, The new conquest of Central Asia (la nouvelle conquête de l’Asie Centrale) (1932), l’un des sept volumes consacrés par le Muséum d’Histoire Naturelle de New York aux expéditions américaines en Mongolie. La description de l’animal est faite presque dans les mêmes termes que dans son ouvrage de 1926, mais Andrews y ajoute quelques remarques personnelles inédites :

    "Lors de la rencontre avec le Cabinet gouvernemental, le premier ministre me demanda de capturer pour le gouvernement mongol un spécimen de l'Allergorhai-horhai. Il s’agit probablement d’un animal complètement mythique, mais il se peut qu’il ait une petite base factuelle, car tous les Mongols du nord y croient fermement et donnent essentiellement la même description. Il aurait environ deux pieds [60 cm] de long, un corps en forme de saucisse, et n'aurait ni tête ni pattes ; il est si venimeux que même le toucher signifie une mort instantanée. Il vivrait dans les régions sableuses les plus arides du Gobi occidental. Quel reptile peut avoir servi de base pour sa description, voilà qui est un mystère !
    "Je n’ai encore jamais rencontré un Mongol qui veuille admettre qu’il l’ait vraiment vu lui-même, bien que des dizaines disaient qu’ils connaissaient des hommes qui l’avaient vu. De plus, chaque fois que nous allions dans une région dont on disait qu’elle était un habitat favori de la bête, les Mongols de cet endroit disaient qu’on pouvait la trouver en abondance à quelques miles de là. Si la croyance en son existence n’était pas si forte et générale, je la rejetterais comme un mythe. Je la rapporte ici avec l’espoir que les futurs explorateurs du Gobi auront plus de succès que nous pour dépister l’Allergorhai horhai."

    Cette fois, Andrews n’y allait plus de ses remarques sarcastiques, et faisait au contraire preuve d’une certaine ouverture d’esprit, d’autant plus qu’il écrivait ces lignes dans une austère encyclopédie de géologie. Quant à savoir quel reptile (à supposer qu’il s’agisse bien d’un reptile !) peut avoir servi de base pour la description de l’animal, nous y viendrons en temps utile.

    Le célèbre explorateur danois Sven Hedin a également mentionné l'animal mystérieux dans un de ses ouvrages, Riddles of the Gobi desert (1933). C'est en fait dans un appendice sur la botanique et la zoologie du désert de Gobi, écrit par le docteur David Hummel, que l'on peut lire :

    "L'allegoi-horhoi, craint de tous les Mongols -- le serpent du désert qui "n'a pas de queue" et qui paralyse sa victime humaine au premier regard, et dont la morsure serait infailliblement fatale -- nous n'avons jamais réussi à l'attraper. Il est partout, disent les Mongols -- mais il semble toujours être dans un autre endroit que celui où l'on se trouve. L'expédition d'Andrews l'a cherché également en vain."

    Vers 1930, les géographes soviétiques A. D. Simoukov et V. A. Kazakevitch auraient parlé de l’animal mystérieux du Gobi, mais (avis aux chercheurs !) je n’ai pas réussi pour l’instant à vérifier cette information. J’ai fini par apprendre que Simoukov est mort en déportation au goulag, et que toutes ses archives ont été détruites, ce qui laisse peu de chance de retrouver quoi que ce soit.

    Après la deuxième guerre mondiale, l’Académie des Sciences de l’URSS, sous l’impulsion de l’académicien Youri Orlov, organisa une série de missions au Gobi, qui s’effectuèrent de 1946 à 1949. Un des membres de l’expédition, le géologue et paléontologue russe Ivan Efrémov, entendit à son tour parler de cette créature déconcertante, sous le nom quelque peu différent d’olgoï-khorkhoï, comme il devait le rapporter dans le livre, publié en 1958, qu’il consacra à son expédition, et auquel nous allons revenir.
    Notons que olgoï-khorkhoï, qui est la transcription la plus fidèle du nom de l’animal tel que l’orthographie Efrémov en caractères cyrilliques, n’est pas si éloigné qu’il pourrait y paraître, si l’on s’en tient à la seule orthographe, de celui d’allergorhai-horhai rapporté par Andrews : le son "ol" est en effet rendu par all en anglais, et le "kh" doit se prononcer comme dans le prénom arabe Khaled (ou encore comme la jota espagnole), c’est-à-dire comme une sorte de "r" guttural. Du reste, la transcription allegoi-horhoi par l'expédition de Sven Hedin est également phonétiquement très semblable.
    Chose amusante, Ivan Efrémov est beaucoup plus connu comme écrivain de science-fiction que comme paléontologue. On lui doit notamment un grand roman, La nébuleuse d’Andromède, considéré comme un des chefs-d’œuvre du genre. Il est également l’auteur d’un certain nombre de "contes scientifiques", réunis sous le nom de Récits (1954), et fortement inspirés de ses propres expéditions géologiques ou autres. Au cours de mes recherches bibliographiques, j’ai eu la surprise (et le ravissement) de constater qu’un chapitre de cet ouvrage, intitulé justement olgoï-khorkhoï, concernait notre sujet.
    Il y est question d’une expédition géodésique russe dans le désert de Gobi, où le narrateur est accompagné de son chauffeur Gricha, du radio Micha et d’un vieux guide mongol du nom de Darkhin. Alors que leur véhicule faisait route au milieu du désert, le radio sauta soudain à terre et s’élança vers une dune où il avait entrevu quelque chose de bizarre :

"Sur une butte basse et plate qui se voyait dans l'interstice de deux autres, un être vivant se mouvait. Si près qu'il fût de nous, le chauffeur et moi n'arrivions pas à le détailler. Il avançait par saccades, tantôt replié, tantôt étiré. Parfois, il se laissait simplement rouler sur la pente.
"-- En voilà une drôle de bête ! On dirait un saucisson, chuchota le chauffeur à mon oreille, comme s'il craignait d'effaroucher l'être mystérieux.
"En effet, l'animal semblait n'avoir ni pattes, ni bouche, ni yeux ; ces derniers, à vrai dire, étaient peut-être invisibles à distance. Cela ressemblait à un gros saucisson d'un mètre de long. Les deux bouts étaient obtus, aussi ne pouvait-on pas distinguer la tête de la queue. Un ver géant, habitant inconnu du désert, se tortillait sur le sable violet. Ses mouvements maladroits et lents avaient quelque chose de hideux et de pitoyable à la fois. Sans être calé en zoologie, je me rendais compte que nous avions affaire à une espèce absolument ignorée jusqu'ici. Au cours de mes voyages, j'avais souvent rencontré divers spécimens de la faune de Mongolie, mais je n'avais jamais entendu parler de ces vers monstrueux.
"-- Quelle saleté ! s'écria Gricha. Je vais l'attraper, mais je mets des gants : ça me dégoûte d'y toucher ! Il bondit dehors après avoir saisi ses gants de cuir. Halte, halte ! cria-t-il au radio qui visait du haut de la dune voisine. Faut le prendre vivant ! Tu vois bien qu'il peut à peine bouger !
"-- D'accord. Mais voilà son copain qui rapplique, répondit Micha en posant avec précaution son arme sur la crête de la dune.
"Un autre saucisson, pareil au premier, quoique un peu plus grand, roulait sur la pente sablonneuse. Au même instant, Darkhin, resté dans la caisse, poussa un hurlement. Sans doute réveillé en sursaut par le piétinement et les cris des gars, il proférait maintenant des clameurs indistinctes, quelque chose comme «ooï-ooï». Le chauffeur avait déjà escaladé la dune et redescendait avec le radio. Ils couraient vite. Les événements se précipitèrent. Je m'élançai pour prendre part à la capture de ces êtres fantastiques. Mais je n'avais pas fait deux pas que le Mongol dégringola de la camionnette et se cramponna à moi. Son visage, toujours si calme, grimaçait de terreur. Il haletait :
"-- Rappelle les gars !... Vite ! C'est la mort ! Et de nouveau, il glapit d'une voix de fausset : -- Ooï-ooï !...
"Plutôt surpris qu'effrayé par cette attitude bizarre, je criai à mes compagnons de revenir. Mais soit qu'ils ne m'eussent pas entendu, soit qu'ils fissent la sourde oreille, ils couraient toujours vers les bêtes inconnues. J'allais m'élancer dans leur direction, quand Darkhin me tira en arrière. Tout en cherchant à me dégager, j'observais les animaux. Le chauffeur et Micha étaient déjà à côté d'eux, celui-ci un peu en avant de l'autre. Subitement, les vers se tordirent en spirale. Leur couleur beige tourna au violet, les bouts se teintèrent en bleu vif. Sans un cri, le radio s'abattit, face contre terre, et ne bougea plus. J'entendis l'exclamation du chauffeur qui avait rejoint son camarade étendu à quelques mètres des monstres. Encore une seconde, et Gricha, recroquevillé, tomba sur le côté. Son corps se retourna et disparut en roulant au pied de la dune. Je m'arrachai aux mains du guide pour courir à leur secours. Mais Darkhin, leste comme un adolescent, me saisit par les jambes et nous tombâmes tous les deux sur le sable. Je luttais avec lui, m'efforçant de lui échapper. Exaspéré, je sortis mon revolver et l'en menaçai. Au bruit du cran de sûreté, le vieux lâcha prise. Relevé sur les genoux, il me tendait les bras. Un souffle rauque et le cri de "Mort ! Mort !" jaillissaient de sa poitrine. J'escaladai en vitesse la dune, l'arme au poing. Les vers mystérieux s'étaient éclipsés. Les corps inertes de mes camarades gisaient sur le sable que les horribles bêtes avaient sillonné de leurs traces. Le Mongol me suivait; dès qu'il vit que les vers n'étaient plus là, il se jeta vers nos compagnons. Une affreuse douleur m'étreignit lorsque, penché sur leurs corps immobiles, je n'y perçus pas le moindre signe de vie. Le radio était couché la tête renversée, les yeux entrouverts, le visage calme. Gricha, au contraire, avait la figure crispée par une souffrance subite et atroce. L'un et l'autre étaient bleus, comme des asphyxiés.
"Tous nos efforts : frictionnements, respiration artificielle, voire une saignée tentée par Darkhin, restèrent vains. La mort de nos camarades ne laissait aucun doute. Nous étions atterrés. Depuis le temps que nous voyagions ensemble, nous étions devenus très amis. Pour moi, c'était une lourde perte. Et puis, j'étais bourrelé de remords : j'aurais dû les empêcher de courir étourdiment après ces monstres inconnus. Désemparé, presque inconscient, je me taisais, promenant le regard alentour, avec l’espoir de revoir ces vers maudits pour leur lâcher les balles de mon revolver dans le ventre. Le vieillard, agenouillé sur le sable, pleurait doucement, et je ne songeai qu’après coup à la reconnaissance que je lui devais pour m’avoir sauvé la vie... "

    Les rescapés amenèrent les corps des deux victimes dans la camionnette, pour les enterrer loin de ce lieu sinistre. Le chef de l’expédition remercia chaleureusement Darkhin pour son intervention salutaire. Le guide mongol expliqua alors :

"-- Je criais "mort", mais toi, tu courais quand même. Alors je t’ai saisi ; si le chef est perdu, tout est perdu. Et toi, tu as presque tiré sur moi !...
"-- Je voulais sauver mes compagnons. Je ne pensais pas à moi.
"Voici toutes les explications que j’ai pu obtenir du guide et des autres connaisseurs de la Mongolie : selon une très vieille légende du pays, une bête appelée "olgoï-khorkhoï" habiterait au fond des plus mornes déserts. C’est ce nom, balbutié par Darkhin, que j’avais pris pour la répétition d’un cri : "ooï-ooï". L’animal n’était jamais tombé aux mains des explorateurs d’abord parce qu’il habite les sables arides, ensuite parce qu’il inspire la terreur aux Mongols. Et cette terreur est bien fondée, comme j’ai pu m’en convaincre : l’olgoï-khorkhoï tue à distance et en un clin d’œil. Je ne saurais dire ce qui lui donne ce pouvoir mystérieux ; peut-être, une décharge électrique superpuissante ou la projection d’un venin...
"La science finira par connaître cette redoutable bête quand des explorateurs plus heureux l’auront aperçue et étudiée."

    Ce récit est illustré d’un dessin au trait assez naïf, montrant les deux "vers", gras et annelés, à moitié sortis du sable ; Micha est déjà étendu sans vie, face contre le sol, et Gricha s’effondre à son tour, frappé à mort, tandis qu’au loin, près du camion, le narrateur et son guide Darkhin semblent aux prises l’un avec l’autre (figure 1). Cet épisode a d’ailleurs inspiré les illustrateurs des diverses éditions de cette nouvelle (figures 2 et 3). Bien sûr, cette histoire n’est qu’un conte fantastique : le narrateur, qui écrit à la première personne, s’y met d’ailleurs en scène sous le prénom de Mikhaïl Illitch (et non Ivan, le prénom d’Efrémov). Le pastiche cryptozoologique est en effet un des thèmes récurrents dans les romans de science-fiction et d’aventures, depuis Jules Verne et Herbert George Wells, jusqu’à Henri Vernes (le "père" de Bob Morane) et Michael Crichton (l’auteur de Jurassic Park), en passant par Arthur Conan Doyle et son célèbre roman The lost World.

 

Figure 1 : une illustration naïve
tirée de l'ouvrage d'Efrémov.

Figure 2 : une autre édition...

Figure 3 : ...et une troisième.

     La teneur du récit du savant et écrivain soviétique est cependant loin d’être purement imaginaire. En 1958, Ivan Efrémov rapporta en effet dans son livre Doroga vetrov (La route des vents) les légendes que lui avait racontées Tseven, un vieillard de Dalandzadgad, qu’il avait rencontré lors de son expédition au Gobi, à la recherche de fossiles du crétacé supérieur. Les compagnons d’Efrémov finirent par amener la discussion avec le vieux Mongol sur l’animal énigmatique :

"-- Avant qu’il ne parte, il faut l’interroger sur l’olgoï-khorkhoï ! s’exclama Eglon.
"Ian Martynovitch évoquait un étrange animal des légendes mongoles. Une tradition, depuis longtemps répandue chez les habitants du Gobi, parle d’un grand et gros ver (olgoï - gros boyau, khorkhoï - ver de terre), de plus d’un demi-mètre de long, vivant dans d’inaccessibles endroits sablonneux du désert de Gobi. Les récits sur cet animal sont concordants. L’olgoï-khorkhoï est connu comme une créature vraiment terrible, douée d’un pouvoir meurtrier incompréhensible, capable de frapper à mort l’homme qui l’effleure.
"Aucun savant-chercheur n’a jamais vu le ver extraordinaire, mais sa légende est tellement répandue et toujours tellement identique, qu’on est obligé de penser qu’il existe effectivement, pour fonder cette légende, un animal extrêmement rare, en voie d’extinction, dans doute rescapé des temps anciens, se maintenant de nos jours dans les coins les plus déserts de l’Asie Centrale. J’ai utilisé la légende de l’olgoï-khorkhoï dans l’un de mes récits fantastiques. Andrews, le chef de l’expédition américaine, a lui aussi entendu parler de l’olgoï-khorkhoï.
"Danzan entreprit Tseven avec une certaine gêne, comme s’il craignait la moquerie du spirituel vieillard en réponse à la question naïve sur l’animal légendaire. A l’étonnement général, Tseven déclara qu’il avait beaucoup entendu parler de ce ver géant qui peut tuer d’un seul coup, mais il ne l’avait jamais vu. A quatre ourtons [environ 130 Km] au sud-est de l’aïmak [district rural] il existe un lieu, le Khaldzan dzakhé ("région chauve") où l’olgoï-khorkhoï vit dans les dunes de sable. Mais on ne peut le voir qu’à la pleine chaleur, en juin-juillet, plus tard il s’enfonce dans la terre et dort.
"Des plaisanteries fusèrent sur les capacités meurtrières du khorkhoï. Tseven le prit mal et, se renfrognant sévèrement, il dit quelques mots à Danzan.
"-- Il dit qu’ils ne rient que parce qu’ils ne connaissent ni ne comprennent rien, traduisit le jeune géologue. L’olgoï-khorkhoï, c’est une chose terrible !... "

    On le voit, la réalité et la fiction se rejoignent, et le récit fantastique de 1954 était à l’évidence fortement inspiré du vécu de l’auteur. Il y a toutefois des détails sur l’animal cités dans la version romanesque, qui ne figurent pas dans La route des vents, comme la couleur de l’animal, son mode de progression, ou encore l’origine de son pouvoir létal : il apparaîtra en fait, avec les rapports qui vont suivre, que là encore, Ivan Efrémov n’a rien inventé...

    Quelques années plus tard, on trouve encore une mention de l’olgoï-khorkhoï dans le dictionnaire de la langue mongole de Tsevel (1966), qui en donne la définition suivante :

"olgoï-khorkhoï : zool. Ver vivant dans les régions de Gobi, de forme semblable à un gros intestin, extrêmement venimeux, sur lequel il n’existe pas d’observations."

    Pas d’observations ? Voilà qui n’est pas tout à fait exact : le lointain cousin du ministre mongol, cité par Roy Chapman Andrews, en était la preuve. Et du reste, il devait y avoir eu des observations récentes, pour que la description de l’animal fût aussi unanime, comme le reconnaissaient les deux paléontologues.

    Peu après, Jaroslav Mares, un cryptozoologue tchèque, recueillit des rumeurs sur l’olgoj chorchoj (orthographe tchèque pour olgoï-khorkhoï) au cours d’un voyage en Mongolie, comme il l’a rapporté en 1993 seulement :

"J’étais moi aussi en Mongolie en 1967, à Nemegt, et j’entendis parler de ce ver. Mais toutes les informations étaient de deuxième main."

    D’autres informations sur l’olgoï-khorkhoï ont été publiées par les géographes mongols B. Avirmed et P. Tsolmon dans la revue Chindjlekh Uxaan Amdral en 1991 :

"Ces derniers temps [...], on parle de plus en plus des "animaux cachés", parmi lesquels l’olgoï khorkhoï à propos duquel les informations ou les hypothèses suscitent l’intérêt.
"Si l’on considère les informations et témoignages de personnes qui l’auraient vu, les conclusions sont contradictoires. Deux définitions différentes de son aspect apparaissent. D’après ce qu’ont écrit les géographes soviétiques A. D. Simoukov et V. A. Kazakévitch, c’est un gros invertébré qui vit dans les vallées chaudes où pousse le saxaul, il a un corps blanc et brillant, il vit sous terre, il est de la largeur d’un poignet, et atteint jusqu’à un mètre de long, il est venimeux, gastéropode (littéralement se déplace sur le ventre), amphibien (littéralement a deux territoires).
"Mais d’après les descriptions de quelques personnes qui l’ont vu, l’olgoï khorkhoï est un animal qui vit principalement sous terre, qui a la forme d’un intestin rempli de sang, avec des membres avant très développés en forme de pelle.

    L’article d’Avirmed et Tsolmon appelle quelques remarques. Si l'on excepte la mention de membres antérieurs, rien de fondamental ne semble opposer les deux créatures. En fait, Avirmed et Tsolmon ne font qu'ajouter à la confusion en supposant que l'olgoï-khorkhoï n'est qu'une grande taupe, hypothèse parfaitement invraisemblable.

 

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