(dernière mise à jour : 25 mai 2001) 

Enquête et contre-enquête

    En 1879, le navire d'exploration Vega, du baron suédois Erik A. Nordenskiöld, fit escale à l'île Bering. Durant les cinq jours qu'il y resta, le baron ne manqua pas de s'informer sur la rhytine auprès des habitants de l'île. Son enquête l'amena à mettre en doute la date de 1768 pour l'extinction de l'espèce, comme il l'a rapporté dans son ouvrage Voyage de la Vega (1882) :

"Cette dernière date [1768] est fausse très certainement. A la suite de nombreux entretiens que j'eus avec les indigènes sur cet intéressant sujet, j'ai acquis la certitude que des rhytines vivantes auraient été vues bien après cette date. Un créole (c'est-à-dire un métis russe et aléoute), âgé de 67 ans, à l'air intelligent et possédant encore toutes ses facultés, me donna les renseignements suivants : "Son père était mort en 1847, à l'âge de 88 ans. Il était originaire de la Wolhynie et était venu dans l'île de Bering âgé de 19 ans, c'est-à-dire en 1777. Deux ou trois ans après son arrivée, par conséquent en 1779 ou 1780, des vaches avaient encore été tuées, lorsqu'elles paissaient les algues à marée basse. On avait seulement mangé le cœur de l'animal, et la peau avait été employée pour faire des bajdars (embarcations) (*) . A cause de son épaisseur, on avait dû la diviser en deux tranches ; deux morceaux de peau ainsi séparés avaient servi à construire une bajdar longue de 20 pieds [6 m], large de 7 ½ [2,30 m] et profonde de 3 [0,90 m]. Après cette époque, aucune vache de mer n'avait été tuée.
"J'ai encore la preuve qu'une rhytine a été vue sur l'île à une date ultérieure. Deux créoles, Feodor Mertchenin et Stepnoff, racontaient avoir vu, il y a 25 ans, un animal de forme inconnue sur la côte orientale de l'île près de Tolstoj-mys. A la partie antérieure il était gros, et mince au contraire à la partie postérieure ; il avait de petites pattes de devant et une longueur d'environ 15 pieds [4,50 m] au-dessus de l'eau ; tantôt il surnageait, tantôt au contraire il plongeait. L'animal soufflait, non point par une ouverture particulière, mais par la bouche, qui émergeait peu. Son pelage était brun et moucheté de taches claires. Il n'avait point de nageoires dorsales, et, lorsqu'il se tournait, sa grande maigreur permettait de voir ses vertèbres. Je fis subir à mes deux interlocuteurs un interrogatoire. Leurs dires concordants me parurent dignes de créance. Qu'ils aient vu une vache de mer, cela résulte de la description qu'ils me donnèrent de cet animal, de la manière dont il paissait dans la mer, et dont il se mouvait dans l'eau, de la couleur de son pelage et de sa maigreur. Dans son ouvrage, Ausführliche Beschreibung von sonderbaren Meerthieren, Steller s'exprime ainsi, page 97 : "Pendant que ces animaux paissent, ils élèvent la tête hors de l'eau, toutes les quatre ou cinq minutes, pour renifler et lancer en même temps un peu d'eau." Il ajoute, pages 98 et 54 : "En hiver, ils sont si maigres que l'on peut compter leurs côtes et leurs vertèbres." "Quelques vaches de mer ont la peau mouchetée de taches blanches, et leur pelage paraît par suite bigarré." Comme les indigènes ne connaissaient pas la description que Steller a faite de la rhytine, ils ne peuvent être accusés de faux témoignages. La date de la disparition de cet animal doit, par suite, être rapprochée de notre époque et fixée au plus tôt à 1854."

    C'est en effet ce que l'on serait tenté d'admettre, mais hélas en 1884, le zoologiste américain Leonhard Stejneger, auteur d'une biographie de Steller, devait donner une version des faits très différente. Précisons qu'il séjourna plus d'un an à l'île Béring, et non pas 5 jours comme Nordenskiöld, et il eut donc tout loisir de soumettre les témoins précédents à un contre-interrogatoire très serré. Concernant le premier informateur de Nordenskiöld, dont le père vit une vache de mer, voici ce qu'en dit Stejneger :

"Pitr Vassilijef Burdukovskij dit qu'il est né en 1819, et a maintenant [1882] 64 ans. Interrogé sur le fait de savoir pourquoi, en 1879, il avait dit qu'il avait 67 ans, il nie cela et dit que le compte-rendu de Nordenskiöld repose sur une erreur. Son père, Vasilij Burdukovskij, mourut en 1842, à l'âge de 88 ans(*).
"Je lui dis que Nordenskiöld donne dans son livre l'année de sa mort comme étant 1847, mais il maintient que c'est en 1842, et qu'il l'avait dit ainsi à Nordenskiöld. Il remarque, à propos de l'affirmation de Nordenskiöld que son père était originaire de Volhynie, qu'il avait dit expressément Vologda, son père étant originaire de cette province. L'affirmation selon laquelle il avait 18 ans en arrivant à l'île Bering est exacte.
"Il se rappelle, quoique mal, ce que son père lui avait dit au sujet de la vache de mer, notamment qu'on ne mangea que les reins, et que la peau fut utilisée pour une bajdara, mais aucune bajdara couverte avec la peau d'une vache de mer ne durait assez longtemps pour qu'il en ait jamais vu lui-même, ou seulement les restes d'une. Je lui demandai à plusieurs reprises si les vaches de mer n'étaient pas tuées pour manger le cœur, mais il répondit chaque fois que c'était pour manger les reins (en russe porkiou), et que Nordenskiöld l'avait mal compris. L'affirmation de Nordenskiöld suivant laquelle la peau était si épaisse que l'on pouvait la dédoubler, une peau étant suffisante pour une bajdara, est également incorrecte. La peau fut retirée mais non dédoublée, et pour une bajdara de douze hommes, il fallait deux peaux. Il ne comprend pas comment Nordenskiöld a pu si mal le comprendre."

    Si donc nous recalculons les dates, Vasilij, le père de l'informateur de Nordenskiöld, décédé en 1842 à l'âge de 88 ans (ou 90 ans si l'affirmation de Volotikine est correcte), est donc né en 1754 (ou en 1752). arriva à l'île Bering à l'âge de 18 ans, donc en 1772 (ou en 1770). Et s'il vit une vache deux ans après, cela situerait donc l'observation en 1774 (ou en 1772), seulement 6 ans (ou peut-être à peine 4) après la date " officiellement " admise pour l'extinction de la rhytine, soit 1768 : il n'y a vraiment pas de quoi donner le knout à un chat pour si peu ! Stejneger va même plus loin dans la suite de sa contre-enquête : le fils est né alors que son père avait déjà 65 ans, et donc plus de 70 lorsqu'il fut en âge de retenir cette histoire. A 70 ans, la mémoire vous joue des tours, et ce devait être également le cas de celle du fils, puisque 37 ans s'écoulèrent encore entre la mort du père, en 1842, et la visite de Nordenskiöld en 1879, auquel le fils raconta les faits. Stejneger en arrive donc à supposer que le père n'a jamais vu de rhytine, mais en a seulement entendu parler à son arrivée dans l'île, tout juste après l'extermination de la vache de mer, le fils Burdukovskij ayant fini par attribuer à son père une observation de cet animal que celui-ci n'aurait connu que par ouï dire : c'est pousser le bouchon un peu loin, mais il est vrai qu'il faut relativiser ce premier témoignage.

    Poursuivant sur sa lancée, Stejneger "démonte" point par point le deuxième rapport cité par Nordenskiöld, avec une rigueur diabolique :

"J'interrogeai en premier Nicanor Pauloff Stepnoff, un créole, âgé de 58 ans, et lui demandai en guise de première question :
"Question 1. En quelle année avez-vous vu la vache de mer ?
"Réponse. Je ne me souviens pas exactement de la date, mais c'était quand Gutkoff(*) était l'agent de la station.
"Question 2. A quel endroit l'avez-vous vue ?
"Réponse. [...] entre Tolstoj Mys et Komandor (là ou Bering mourut).
"Question 3. A quelle époque de l'année ?
"Réponse. A la fin d'automne ; pendant la saison de la chasse au renard, en octobre ou en novembre ; la neige n'était pas encore tombée. (La saison de la chasse au renard va de début octobre à fin décembre).
"Question 4. A quelle distance étiez-vous de l'animal ?
"Réponse. A peu près aussi loin que d'ici l'anémomètre (30 ou 40 pas).
"Question 5. Quel temps faisait-il ? Etait-ce marée haute ou marée basse ?
"Réponse. Il faisait beau. Comme la mer est profonde à cet endroit, je ne peux pas dire si la marée était haute ou basse.
"Question 6. Comment se fait-il que vous ayez rencontré l'animal ?
"Réponse. Nous étions en route [en français dans le texte] pour Komandor depuis Tolstoj Mys, quand l'animal nous croisa à Nepropusk.
"Question 7. Combien de temps avez-vous vu l'animal ?
"Réponse. Très peu de temps ; nous ne le vîmes qu'émerger un moment, puis il replongea.
"Question 8. Décrivez comment il plongea. Est-ce qu'il disparut complètement sous l'eau ?
"Réponse. Oui. (décrivant la plongée, il l'illustra d'un mouvement de la main, imitant distinctement la façon dont les baleines à dents se déplacent sous l'eau. Il ajouta expressément que "l'animal montrait la queue en entier au-dessus de l'eau en s'enfonçant." Bien sûr, je saisis l'occasion de le questionner).
"Question 9. Quelle était la forme de la queue ?
"Réponse. Exactement comme celle d'une baleine ("kit"), mais plutôt petite.
"Question 10. Est-ce que vous pouviez voir les membres antérieurs ?
"Réponse. Non !
"Question 11. Vous disiez, en décrivant comment il plongeait, qu'il émit une "fontaine" (fontanka) en soufflant ?
"Réponse. Oui ! En sortant la tête, il fit jaillir de l'eau à cette hauteur : (il montre avec la main, 4 pieds [1,20 m] au-dessus du sol).
"Question 12. D'où jaillissait le jet, je veux dire de quelle partie de la tête ?
"Réponse. Du sommet de la tête, derrière et au-dessus des yeux.
"Question 13. Etes-vous sûr qu'il ne venait pas du nez ou de la bouche ?
"Réponse. Tout à fait sûr.
"Question 14. Qu'en est-il de la nageoire dorsale ?
"Réponse. Il n'avait aucune nageoire sur le dos.
"Question 15. Quelle était sa couleur ?
"Réponse. Elle était blanchâtre (bjele, peut-être plus correctement claire), à peu près la même couleur que cette table (la table avait une couleur de cuir jaunâtre ; je lui montrai alors une gamme de couleur, et sans hésiter, il désigna une teinte tout à fait claire d'"ombre brûlée", ajoutant que l'animal était parsemé de nombreuses taches rondes et noirâtres, qui avaient environ 6 pouces [15 cm] de diamètre.
"Question 16. A combien estimez-vous la longueur de l'animal ?
"Réponse. A peu près la longueur de cette pièce (14 pieds) [4,25 m] ou peut-être six brasses (environ 18 pieds) [5,50 m]. Il était si amaigri qu'on pouvait voir tous les os.
"Question 17. Que mangeait-il ?
"Réponse. Nous ne l'avons pas vu manger ; nous l'avons seulement vu monter et descendre trois fois.
"Question 18. Y a-t-il du kapusta (algue) à cet endroit ?
"Réponse. Non ; l'eau est très profonde.
"Question 19. Est-ce que l'animal s'est alors éloigné ?
"Réponse. Oui ; quand il plongea pour la troisième fois, nous le vîmes pour la dernière. Je lui aurais tiré dessus, mais il ne refit pas surface, bien que nous restâmes à attendre un bon moment. Nous revînmes à Tolstoj pour essayer de le voir à nouveau, mais sans résultat.
"Question 20. Pouviez-vous voir loin en mer depuis l'endroit où vous étiez ?
"Réponse. Nous pouvions voir à la fois le long de la côte et droit devant aussi loin que la vue pouvait porter, mais sans le voir à nouveau.
"Je lui montrai alors une illustration de la vache de mer accompagnant le livre de Brandt, à propos de laquelle il fit la remarque que le nez était trop camus et court, celui de l'animal qu'il avait vu s'avançait en un museau "semblable à celui sur le squelette de la vache de mer"."

    On ne peut qu'être admiratif devant la conscience professionnelle, le souci de la précision, du zoologiste américain dans sa contre-enquête, véritable modèle de questionnaire dont devraient s'inspirer nombre d'amateurs de cryptozoologie de terrain. Et sur ce, Stejneger passe au deuxième témoin, Fédor Ivanoff Mertchénine, un Aléoute de 61 ans, et lui pose les mêmes questions :

"Réponse 1. Ne se rappelle pas l'année -- même approximativement.[...]
"Réponse 2. A Nepropusk entre Tolstoj Mys et Tchigatchiganakh. [...]
"Réponse 3. Pendant la saison de la chasse au renard, à la fin de l'année, probablement une semaine avant Noël [...]. Je me rappelle très bien qu'il y avait de la neige sur le sol.
"Réponse 4. Nous étions très près de l'animal, à peine autant que d'ici à cette maison là-bas (environ 20 à 25 pas).
"Réponse 5. C'était une matinée claire, avec un beau soleil et un vent léger.
"Réponse 6. L'animal était déjà là quand nous sommes arrivés à cet endroit.
"Réponses 7 et 8. Il allait et venait, plongeant plusieurs fois, entièrement immergé, exactement comme une baleine. Il se montra sur le côté juste un instant. Ses mouvements, quand il nageait et quand il plongeait, étaient très rapides.
"Réponse 9. Comme seule l'extrémité de la queue était visible, je suis incapable de dire la forme qu'elle avait.
"Réponse 10. On n'a vu qu'un seul membre antérieur quand il se tourna sur le côté ; il était court et arrondi.
"Réponse 11. En faisant surface, il souffla comme une baleine, faisant jaillir de l'eau à 2 ou 3 pieds [0,60 à 0,90 m] de hauteur, comme un petit "plavun" (Ziphius).
"Réponses 12 et 13. Il n'a pas sorti la tête de l'eau, seul le jet était visible. On ne pouvait rien voir de la tête.
"Réponse 14. Le dos n'a pas d'aileron.
"Réponse 15. (il est très remarquable qu'en décrivant la couleur il utilisa les mêmes mots que Stepnoff, et que sur la gamme de couleurs il désigna précisément la même teinte. La seule différence est qu'il donna la couleur des taches comme brun sombre , leur forme était arrondie ou quelque peu oblongue.)
"Réponse 16. Comme on ne pouvait pas voir l'animal en entier, il est difficile d'estimer sa longueur, mais ce pouvait être dans les 3 brasses (18 pieds) [5,50 m].
"(Je lui dis que Stepnoff disait que l'animal était si amaigri qu'on pouvait compter les côtes. Cela le fit rire, il pensait que c'était impossible. Néanmoins, il avait lui-même l'impression qu'il était très maigre, puisqu'il pensait avoir vu la colonne vertébrale faire saillie comme une crête le long du dos.)
"Réponses 17 et 18. Il ne mangeait pas de kapusta ou quoi que ce soit d'autre quand nous le vîmes.
"Réponse 19. Stepnoff lui aurait tiré dessus mais il attendit en vain qu'il réapparaisse, il était parti définitivement.
"Finalement, je lui demandai pour quelles raisons il considérait que l'animal était différent d'une petite baleine ou d'un "plavun", ce à quoi il répondit que la seule chose à laquelle il pouvait penser était qu'il n'avait pas d'aileron dorsal comme ceux-ci."

    Comme on peut le voir, il y a de notables différences, et même de graves contradictions, entre les versions de Nordenskiöld et de Stejneger, mais il convient de souligner que le premier ne resta que 5 jours dans l'île Bering, au lieu d'une année pour Stejneger, dont l'enquête extrêmement précise est bien sûr la seule digne de crédit.
Il est clair que nous avons affaire à un cétacé, dont le "souffle" si caractéristique a été parfaitement décrit par les deux témoins : un sirénien, bien sûr, aurait respiré par ses narines. De même, Nordenskiöld a inversé la couleur du corps et celle des taches : pelage brun avec des taches claires d'après son rapport, corps de couleur claire avec des taches sombres en réalité.
    Tout, dans les deux dépositions soigneusement enregistrées par Stejneger, indique un cétacé : la façon de plonger, en "sondant", la queue disparaissant en dernier ; la rapidité de déplacement, qui semblerait trahir un cétacé prédateur, à dents, mangeur de poissons (piscivore ou ichtyophage, pour utiliser le terme ad hoc), et non un herbivore indolent, les membres antérieurs ne présentant pas de pli, etc.
    Stejneger en a conclu qu'il s'agissait sans doute d'une femelle de narval (Monodon monoceros) : si chez le mâle de ce cétacé à dents, la canine gauche forme une véritable défense d'ivoire torsadée, longue de 2 ou 3 mètres, et qui a d'ailleurs joué un rôle dans le mythe de la sirène, -- chez la femelle, cette défense est absente et la denture est en général bien plus réduite. L'évent s'ouvre entre les yeux, la nageoire dorsale se réduit à un simple repli cutané, la couleur est blanchâtre à jaunâtre, avec souvent des taches brunes. Le nom de narval vient du danois narvhal, qui signifie "baleine cadavre", allusion au teint blanchâtre que prennent les cadavres humains après un séjour dans l'eau : le narval, c'est donc, étymologiquement, le cétacé couleur de cadavre...
    Le narval mesure de 4 à 6 mètres de long, et il fréquente les mers arctiques entre 60 et 80 degrés de latitude nord, mais il arrive que certains individus s'aventurent un peu plus au sud. On le voit, ses caractéristiques sont parfaitement compatibles avec l'animal observé par les deux " Créoles ". De toutes façons, comme l'a écrit Stejneger avec raison :

"Quoi que cela ait pu être, une chose est absolument certaine : ce n'était pas une vache de mer."

    C'est en effet une évidence, à la lumière de sa rigoureuse contre-enquête. Quant au rapport de Nordenskiöld, il faut croire qu'il a été retranscrit de mémoire, ce qui expliquerait les erreurs de détail (notamment sur les dates), et sans doute y a-t-il eu des problèmes de langue. On peut penser aussi que l'explorateur suédois, intimement persuadé de la survivance de la rhytine, avait inconsciemment déformé les dires de ses informateurs dans cette direction.
    Nordenskiöld aurait dû en rester là et faire amende honorable. Hélas, il eut la malencontreuse idée de persister dans l'erreur et d'émettre des récriminations dans le Bulletin of the American Geographical Society, campant sur ses positions. Ce qui lui valut une nouvelle critique de Stejneger, dans un échange, certes courtois, de quelques vacheries.

    Le naturaliste polonais Benedikt Dybowski séjourna lui aussi assez longuement à l'île Bering, où il travailla en collaboration avec Stejneger. Dans un article sur les îles du Commandant qui parut en 1885 dans Kosmos, le bulletin de la société des naturalistes polonais, il rejeta à son tour le rapport de Nordenskiöld en des termes assez durs pour l'explorateur danois (il écrivait en effet : "ceci ne mérite, à mon avis, aucune attention"). Mais il apportait par ailleurs sa pierre à l'édifice en affirmant :

"Les Aléoutes locaux racontent que lorsque les colons arrivèrent dans l'île, cet animal existait encore, par conséquent il faudrait fixer la date de la disparition des derniers spécimens à 60 ans après l'année 1768 (en 1812 les îles n'étaient pas encore peuplées, car ce n'est qu'en 1830 que s'y fixèrent des colons)."

    Hélas, Dybowski ajoutait aussitôt ceci :

"Le rapprochement de la date de la disparition de la vache de mer vers notre époque est basé sur des récits douteux, et en fait n'apporte rien à la recherche scientifique sur cet animal ; il ne nous explique pas la raison de sa disparition et n'ajoute aucun élément nouveau à sa description qui nous est parvenue uniquement par Wilhelm Steller."

    Je ne peux que critiquer cette dernière remarque, qui porte en elle sa propre contradiction : le rapprochement de la date de la disparition de la rhytine nous éclairerait bien évidemment sur sa survivance, pas sur son extermination ! Et cette survivance éventuelle serait capitale pour la recherche scientifique...
    Sur cette extinction supposée, Dybowski avait une idée ingénieuse très personnelle : ayant constaté qu'on avait chassé la rhytine dans certains endroits bien précis de l'île Bering, il pensait que la congélation subite de vastes étendues marines là où on ne la chassait pas, en privant la vache de mer de ses aires de pâturage, avait provoqué sa disparition. Pour aussi ingénieuse que paraisse cette explication, je me contenterai de faire remarquer que la rhytine s'accommodait fort bien de cet état de fait depuis des millénaires : tout au plus, ce phénomène n'a pu jouer que comme une cause aggravante.

Dans un article sur la vache de mer publié en 1884, Frederick A. True, de l'American Museum of Natural History à Washington, étudia à son tour le problème de l'extension géographique de cette espèce. Il rappela les recherches de Brandt, mais par contre rejeta le rapport de Sauer, comme le fit d'ailleurs également Nordenskiöld. Et il concluait :

    "Vosnessenski trouva une côte de l'animal à Attu, la dernière île de l'archipel [des Aléoutiennes], mais comme le suggère Brandt, elle pouvait provenir d'une rhytine charriée là par les vagues. Mr. Lucien Turner m'a aimablement informé qu'une vieille Aléoute lui a assuré qu'une rhytine avait été vue à Attu par son père, mais un tel témoignage n'est peut-être pas satisfaisant."

    Peut-être pas satisfaisant, mais néanmoins très intéressant : il semblait bien se confirmer que des vaches de mer avaient vécu dans les Aléoutiennes, comme le démontrait la découverte d'une côte de rhytine à Attu précisément, mentionnée par J. F. Brandt, et comme le suggérait aussi le rapport du baron Aldebert de Chamisso. Elles y avaient apparemment survécu plus tardivement qu'aux îles du Commandant, en tout cas bien après la date officielle de 1768.

    A ce propos, Leonhard Stejneger, tout en restant convaincu que cette dernière date était définitive, était persuadé de la présence passée de la rhytine dans cette région :

"Quand le professeur Nordenskiöld [...] remarque que la vache de mer ne semble avoir jamais fréquenté les îles Aléoutiennes, son affirmation est en contradiction avec les informations que mon ami Lucien Turner a recueillies des indigènes à Attu, dont un compte-rendu, je suppose, est maintenant imprimé dans son rapport. Il serait particulièrement intéressant de savoir si l'affirmation des indigènes "qu'on trouve à Semithki et Agattu un certain nombre d'ossements beaucoup plus lourds que les autres os, ou plus proches de l'ivoire par leur poids", est vraie ou non."

    Stejneger fait remarquer qu'il serait étonnant que la rhytine n'ait pas vécu aux Aléoutiennes, dont les conditions naturelles sont identiques à celles des îles du Commandant : en particulier, le chou de mer, dont la rhytine faisait ses choux gras (c'est le cas de le dire), se trouve dans les deux régions.
    En revanche, Stejneger reconnaissait que les indices sur la présence de la rhytine le long du continent russe proprement dit étaient plutôt minces ; il précisait d'ailleurs qu'un certain M. Neumann avait publié dans le journal de la Société de Géographie d'Irkoutsk un article suivant lequel il aurait découvert des ossements de rhytine dans la péninsule tchouktche, mais qu'il avait en réalité achetés à l'île Bering. Et Stejneger ajoutait cette longue note infrapaginale :

"Les informations que j'ai recueillies d'un homme né à Attu, mais vivant maintenant ici [à l'île Bering], confirment cette assertion dans une certaine mesure. Bien sûr, il connaît très bien les os de la vache de mer, et il m'a parlé d'ossements similaires, également de crânes, trouvés à Agattu. Mais il ajoutait expressément qu'ils étaient plus petits que les os trouvés ici. Ni lui, ni un autre homme d'Attu, qui, d'ailleurs, ne connaissait rien de l'occurrence de tels os à Agattu, ni aucun des Aléoutes ici, surtout originaires d'Atkha, n'ont jamais entendu le nom aléoute de Kukh-sukh-tukh, donné par Mr. Turner. Se peut-il qu'il s'agisse d'une espèce plus petite ? Quiconque a vu ces os les confondrait difficilement avec des os de phoques ou de baleines. Les histoires des indigènes sur des animaux vivant au temps de leurs pères ne sont probablement pas plus dignes de foi que l'histoire semblable qui fut racontée au Pr. Nordenskiöld ici, à l'île Béring."

 

 


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