Institut Virtuel
de
Cryptozoologie
 

 

Investigations sur des mammifères équatoriens non-identifiés

reportage de terrain par Angel Morant Forés
© Morant Forés (12 octobre 1999)

 

    Au cours du mois de l'été 1999, j'ai pris l'avion pour l'Amérique du sud, afin de conduire une recherche de terrain cryptozoologique dans la région amazonienne du sud de la république de l'Ecuador (Equateur), plus précisément dans la région de Macas (province de Morona-Santiago).
    Mais pourquoi l'Ecuador ? J'ai choisi ce pays pour plusieurs raisons. En premier lieu, en tant qu'Espagnol, je préférais visiter une région hispanophone pour éviter des problèmes de communication. De plus, l'Ecuador est à présent un pays politiquement stable où les étrangers peuvent voyager sans craindre les guerillas ou les trafiquants de drogue. Un autre avantage de l'Ecuador comme champ pour ce type de recherche réside dans sa richesse zoologique. Considéré comme un des plus importants havres de biodiversité dans le monde, l'Ecuador compte 1580 espèces d'oiseaux, 271 espèces de mammifères et 374 espèces de reptiles et il y a de nombreuses régions encore inexplorées qui pourraient abriter des animaux inconnus de la science.

    Dès le début, il fut clair que j'aurais besoin de la collaboration des autochtones, dont la connaissance de la vie sauvage locale a joué un rôle important dans l'histoire des découvertes zoologiques. De nombreux groupes indigènes vivent dans les forêts humides de la région amazonienne de l'Ecuador mais les mieux connus de tous sont peut-être les Indiens Shuar, célèbres pour leur coutume de conserver les têtes de leurs ennemis sous forme de trophées (pratique qui, heureusement, a été éradiquée il y a longtemps). Avant mon départ, je consultai plusieurs livres d'anthropologie sur les Indiens Shuar qui me fournirent des informations cryptozoologiques de valeur. Au cours de mes recherches bibliographiques, je notai que la langue shuar possède pas moins de six mots pour différents types de grands félins, alors que la science ne reconnaît l'existence que de deux en Ecuador : le puma (japa-yawá) et le jaguar (yampinkia-yawá).
    La plupart des communautés Shuar vivent dans la province de Morona-Santiago dont la capitale, Macas, a de bonnes communications avec le reste du pays. J'établis mon quartier général à Macas et pendant les deux semaines suivantes (du 11 au 24 juin) je visitai 5 villages (9 de Octubre, Macuma, Sauntza, Sevilla-Don Bosco et Wapula) pour interroger les chasseurs indigènes sur la vie sauvage locale. A chaque fois, je prenais avec moi un livre illustré de dizaines de photographies de mammifères équatoriens que j'utilisais pour tester la sagesse de mes informateurs. Comme je connaissais le nom shuar d'un bon nombre d'espèces amazoniennes -- j'avais passé trois jours à Quito à rassembler des informations à ce sujet -- je tendais le livre à mes informateurs et leur demandais de localiser un animal particulier, puis un autre et ainsi de suite jusqu'à ce que nous ayons parcouru presque toutes les photos du livre. Il va sans dire que la plupart de mes informateurs montraient une extraordinaire connaissance de la vie sauvage locale. Au travers d'entretiens avec des chasseurs indigènes, j'entendis parler de plusieurs animaux qui pourraient être inconnus de la zoologie, principalement des félins. La majorité des rapports que je recueillis venaient de gens qui n'avaient pas vu les animaux eux-mêmes mais en avaient entendu parler. Excepté pour Macuma, mon travail de terrain se déroula dans une région densément peuplée d'où certains de ces animaux semblent avoir disparu il y a de nombreuses années. Pourtant, on m'assura qu'on peut encore les trouver au plus profond de la forêt humide, surtout dans la région de Trans-Cutucú. Aucun de mes informateurs n'attachait de traits fantasmagoriques à ces animaux et ils en parlaient d'une manière très terre-à-terre.

 

Esakar-paki : une espèce inconnue de pécari ?

    Selon les Shuar, il y a trois types de pécaris qui habitent la région amazonienne de l'Ecuador. C'est une affirmation très intéressante du fait que les livres de référence sur les mammifères ne mentionnent l'existence que de deux espèces en Ecuador : le pécari à collier (Pecari tajacu) et le pécari à lèvres blanches (Tayassu pecari), tous deux de couleur sombre (une troisième espèce, Catagonus wagneri, a été décrite en 1975, mais elle ne vit que dans le Gran Chaco au Paraguay, et pas en Ecuador). Les Shuar parlent d'un troisième pécari non-identifié, qu'ils appellent esakar-paki. Selon eux, l'esakar-paki est le plus petit de tous les pécaris, il a une fourrure rousse et il vit en troupeaux de 50 ou 60 individus. Quand je montrai des photos à mes informateurs, beaucoup identifièrent l'esakar-paki avec un with spécimen juvénile de pécari à collier (effectivement, les jeunes pécaris à collier ont une fourrure rousse). On me dit que l'esakar-paki est le seul pécari qui attaque les hommes sans provocation.
    Un spéléologue shuar du nom de Marcelo Churuwia me dit qu'il avait été pris en chasse par une troupe d'esakar-paki dans la forêt humide de la frontière Ecuador-Perou et avait dû grimper sur un arbre pour être en sécurité. Churuwia disait que les animaux qui l'avaient attaqué étaient de couleur brun-roussâtre.
    Toutes les descriptions qu'on me donna n'étaient pas comme celles mentionnées plus haut. Trois chasseurs que j'interrogeai affirmaient que l'esakar-paki ressemble beaucoup au pécari à lèvres blanches à l'exception du fait qu'il est beaucoup plus agressif. Selon eux, les troupeaux d'esakar-paki sont conduits par un individu petit et vieux, de couleur rousse, qui ne craint absolument pas les hommes.
    Cet animal serait abondant dans le parc national de Sangay et dans la région de Trans-Cutucú.

 

Shiashia-yawá : une forme albinos du jaguar ?

    Tous les rapports sur le shiashia que j'ai obtenus étaient semblables : c'est un félin tacheté de couleur blanche et plus petit que le jaguar (Panthera onca) mais plus gros qu'un ocelot (Felis pardalis). Un vieux Shuar de Sevilla-Don Bosco, Carlos Pichama, me dit que la fourrure du shiashia est couverte de taches noires qui sont beaucoup plus serrées que les rosettes typiques des jaguars. J'ai recueilli deux rapports de témoins de personnes qui affirmaient avoir tué cet animal dans le passé. Bien sûr, il y a de nombreuses explications pour des colorations inhabituelles chez les félins, qui ne sont pas liées à des différences taxonomiques. C'est ainsi qu'il est possible que le shiashia ne soite qu'une forme abilnos du jaguar. Toutefois, tous mes informateurs insistaient sur le fait que cet animal est plus petit que le jaguar (environ 1,30 m de long).

 

Pamá-yawá : le tigre tapir

    Les chasseurs Shuar m'informèrent aussi de l'existence d'un très grand félin habitant la jungle, appelé pamá-yawá (yawá signifiant "tigre" et pamá "tapir", autrement dit "le tigre tapir"). Il est décrit comme un animal de couleur uniform gris sombre et de la taille d'un tapir d'Amazonie (Tapirus terrestris). On me dit que c'est le seul félin qui s'attaque aux. Quelques personnes que j'interrogeai soulignaient le fait que les pattes du pamá-yawá sont de proportions énormes.
Pedro Anan Churuwia, un chasseur Wapula, est une des rares personnes qui affirme avoir rencontré les traces de cet animal dans la jungle. Selon lui, une trace de pas était aussi grande que ses deux mains (je dois dire que est quelqu'un de très petit avec des mains très menues).
    Juan Bautista Rivadeneira, un habitant de Macas, vit un pamá-yawá en 1969 sur la rivière Morona à une distance de 50 ou 60 m. L'observation dura dix minutes durant lesquelles l'animal sortit de la rivière et marcha paresseusement sur un plage sablonneuse avent de disparaître de sa vue. Il affirme qu'il avait autour de 2 m de long et 1,30 m de hauteur à l'épaule. En voyant l'animal, un guide Shuar qui l'accompagnait s'exclama : "pamá-yawá !"
    On dit que ce félin habite dans la région de Trans-Cutucú ainsi que dans les parages du volcan Sangay.

 

Tshenkutshen : le tigre arc-en-ciel

    Le Tshenkutshen est un animal qui ne peut que laisser perplexe à en juger d'après les rapports que j'ai recueillis. Il est décrit comme un félin noir de la taille du jaguar, qui a plusieurs raies de couleurs différentes (noires, blanches, rouges et jaunes) sur la poitrine. "Exactement comme un arc-en-ciel", me dit un chasseur indigène. A l'inverse des autres grands félins, le thsenkutshen excellerait à grimper aux arbres. En fait, mes informateurs me disaient que le tshenkutshen est capable d'exploits acrobatiques incroyables comme sauter d'un tronc d'arbre à un autre à une vitesse diabolique. Considéré comme le plus dangereux de tous les animaux de la jungle, le tshenkutshen possède des pattes antérieures décrites comme ressemblant à celles d'un singe, sauf qu'elles ont de très grandes griffes au lieu d'ongles.
    Il semble qu'il s'agisse de la même espèce qu'un habitant de Macas, Policarpio Rivadeneira, tua en 1959 dans un montagne peu élevée appelée Cerro Kilamo près de la rivière Abanico. Rivadeneira marchait dans la forêt quand il vit un étrange animal sautant d'arbre en arbre. Craignant une attaque, il épaula son fusil et lui logea une balle dans la tête. En l'examinant, Rivadeneira découvrit que c'était un félin très extraordinaire de la taille d'un jaguar. Son pelage était comme celui du shiashia (blanc avec des taches blanches) mais il avait une série de raies of multicolores courant sur sa poitrine qui le différenciaient de tous les autres félins qu'il avait jamais vus. Trois détails supplémentaires attirèrent son attention : les membres de l'animal étaient très musclés, il avait une bosse sur le dos et les pattes antérieures étaient très semblables à celles d'un singe (avec des paumes plates plutôt qu'arrondies).
    En plus de Rivadeneira, un autre chasse me dit que, à part les raies, le pelage du thsenkutshen est très semblable à celui du shiashia.
    Cette étrange bête vivrait dans la région de Trans-Cutucú, Sierra de Cutucú et du volcan Sangay près de Chiguaza.

 

Entzaeia-yawá : le tigre d'eau

    Au cours des années, de nombreuses observations de félins mystérieux de moeurs aquatiques ont été rapportées de l'Amérique du sud et l'Ecuador n'y fait pas exception. Selon les Shuar, les rivières de la province de Morona-Santiago sont le refuge d'un félin vivant dans l'eau qu'ils appellent entzaeia-yawá. Malheureusement, presque tous les rapports que j'ai rassemblés sur cet animal étaient plutôt vagues. Il apparaît que les tigres d'eau montrent une large gamme de colorations (noirs, blancs, bruns et roussâtres). On dit que ce sont des animaux nocturnes aussi gros ou un peu plus gros que le jaguar et qu'ils ont une queue touffue. L'entzaeia-yawá iest considéré comme une créature très dangereuse et les attaques d'êtres humains ne sont pas rares.
    Carlos Pichama me dit comment un tigre d'eau avait tué la femme de son cousin alors qu'il allait à la pêche dans la rivière Mangusas (non loin de Suantza). Après avoir dressé un camp sur la berge, son cousin partit chasser dans la forêt, laissant sa femme seule. Quelques heures plus tard, quand il revint au camp, elle avait disparu. En suivant ses traces de pas, il arriva à une plage sablonneuse où la rivière formait un lac naturel et il l'appela en criant, mais sans résultat. Après un examen approfondi, il localisa les traces d'un tigre d'eau qui semblait avoir traqué son épouse. De retour à Suantza, il raconta l'histoire aux parents de sa femme, qui concluèrent qu'un tigre d'eau l'avait entraîné sous l'eau. Le lendemain, lui et ses frères retournèrent à l'endroit où la femme avait été tuée par le tigre d'eau. Le groupe d'hommes fit exploser plusieurs charges de dynamite dans le lac et ils virent le corps d'un animal de grande taille aux longs poils roussâtres venir à la surface. Tous mes informateurs décrivaient les pattes du tigre d'eau comme ressemblant à celles d'un canard (en fait, quand je leur montrai des dessins de traces d'animaux, ils désignèrent les traces de loutre comme celles qui ressemblaient le plus à celles de l'entzaeia-yawá). Quand je montrai la trace d'une patte postérieure d'ours à un chasseur indigène, il affirma qu'elle était très semblable à celle du tigre d'eau du fait qu'il avait une paume plate.
    Les rapports sur l'entzaeia-yawá pourraient-ils être basés sur des observations de loutres géantes du Brésil (Pteronura brasiliensis) ? Je ne le pense pas. Par exemple, la loutre géante a une série de taches blanches sur la gorge, qui ne m'ont jamais été mentionnées dans les rapports sur les tigres d'eau. De plus, Pteronura attaque très rarement les hommes alors que l'entzaeia-yawá est considéré comme un mangeur d'hommes au point que les Shuar évitent d'être seuls quand ils prennent un bain dans la rivière. Il faut également souligner que bien que mon livre sur les mammifères équatoriens comportait une photographie d'une loutre géante, aucun de mes informateurs ne l'identifia avec un tigre d'eau. Le seul rapport d'un témoin oculaire contenant une description détaillée de cet animal m'a été donnée par Juan Bautista Rivadeneira. Il vit un tigre d'eau en 1989 à l'embouchure de la rivière Jurumbaino, un affluent de l'Upano. C'était un félin à pattes courtes plus gros qu'un jaguar avec une queue de vache. Ses traces de pas me furent décrites comme ressemblant à celle d'une loutre mais sans marques de griffes.

 

Tsere-yawá : un félin de la jungle social

    Tous les animaux non-identifiés que l'on m'a décrits n'étaient pas de grande taille. Plusieurs chasseurs indigènes parlaient d'un félin semi-aquatique d'un mètre de long, qui chasserait en groupes de 8 à 10 individus. Les Indiens Shuar l'appellent tsere-yawá en raison de son pelage brun (tsere signifiant "singe capucin brun"). En 1999n, un jeune homme nommé Christian Chumbi, de Sauntza, vit huit de ces animaux à une distance de 15 m dans la rivière Yukipa.

A    u cours de mes recherches, je recueillis des rapports de seconde main sur d'autres animaux apparemment inconnus (une créature à allure d'ours appelée ujea, et dont la description me rappelait un paresseux géant terrestre, un félin connu sous le nom de jiukam-yawá qui chasserait en bandes, et un "lion" à crinière). Cependant, comme je n'ai pas pu localiser une personne ayant vu ces animaux, j'ai décidé de les exclure de cet article.

 

Un mammifère aquatique inconnu ?

    Au cours de mon passage à Macas, j'ai visité, en compagnie d'un guide Shuar nommé Marcelo Cajecai, une petite échoppe où se trouvaient des peaux, des crânes et d'autres souvenirs animaliers à vendre. Dès que j'entrai dans l'échoppe, j'aperçus un curieux animal naturalisé qui attira immédiatement mon attention. Il ressemblait à une taupe et possédait une fourrure blanche avec quelques taches brunâtres sur le dos. Dès le début, je réalisai que cet animal était quelque chose de très rare. Pourtant, je décidai de ne pas l'acheter car je n'étais pas sûr que les autorités équatoriennes me permettraient d'amener l'animal avec moi en Espagne. Maintenant, je peux dire que cette décision fut la plus grande erreur de ma vie. Toutefois, je pris quelques photographies de l'animal (figure 1).


Figure 1 : mammifère non-identifié de Macas (photo Angel Morant Forés)

    Après mon retour en Espagne, le docteur Carlos Bonet, un zoologiste de Valencia, et moi-même, nous consultâmes un tas de travaux sur les mammifères sud-américains, avec l'espoir d'identifier le spécimen de Macas. Il va sans dire que nous en fûmes incapables. Depuis lors, j'ai été en contact avec cinq mammalogistes pour leur aide. L'un d'eux est convaincu que le spécimen de Macas est Chironectes minimus, un marsupial connu sous le nom d'opossum aquatique ou yapock (figure 2). Les quatre autres sont d'accord pour dire que le spécimen de Macas pourrait appartenir à une espèce nouvelle pour la science.


Figure 2 : l'opossum aquatique ou yapock (Chironectes minimus)

    Le spécimen de Macas est long de 35 à 40 cm, il a une trompe sur le museau et des pieds palmés. Ce ne peut pas être Chironectes minimus, car aussi bien les mâles que les femelles ont une poche marsupiale ventrale, alors que le spécimen de Macas n'en a pas. De plus, le spécimen de Macas présente un caractère qui écarte tous les marsupiaux connus d'Amérique du Sud : ses pattes antérieures sont palmées, alors que seules les pattes postérieures du yapock possèdent une membrane interdigitale. Le spécimen de Macas ne peut pas non plus être un rongeur, car les rongeurs n'ont pas de trompe. Pourrait-t-il être un insectivore ? En tout cas, ce que je peux dire, c'est qu'aucun insectivore sud-américain connu n'est aquatique : ils appartiennent tous au genre Cryptotis et sont arboricoles ou terrestres. J'ai également enquêté sur l'origine du spécimen naturalisé et j'ai appris d'un Shuar que l'animal mystérieux est commun dans les rivières locales.

    Depuis mon retour en Espagne, j'ai bien sûr essayé plusieurs fois d'acheter l'animal par l'intermédiaire de mon contact à Macas, le docteur Carlos Tovar. Hélas, le propriétaire de l'échoppe refuse maintenant de le vendre.
    Evidemment, il est également possible que le spécimen de Macas soit l'oeuvre d'un taxidermiste facétieux, ayant utilisé un yapock dont il aurait cousu la poche ventrale, inversé les pattes, et auquel il aurait greffé une trompe.

 

Projets

    Si possible, je souhaiterais retourner en Ecuador pour conduire un travail de terrain plus poussé dans la région de Trans-Cutucú qui reste mal explorée d'un point de vue zoologique. Je suis convaincu que certains des animaux mentionnés dans cet article pourraient représenter des espèces inconnues de la zoologie et qu'un travail de terrain continu pourrait conduire à leur découverte.

 

Bibliographie

PELLIZARO, Siro
1990 Arutam -- Mitología Shuar. Quito, Ediciones Abya-Yala.

TIRIRA, Diego
1999 Mamíferos del Ecuador. Quito, Ediciones del autor.

 

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