(dernière mise à jour : 26 août 2004)

Le poulpe géant du professeur Verrill

     La lettre de Webb à J. A. Allen fut transmise à Mr. R. P. Whitehead, qui la fit suivre à son tour au professeur Addison Emery Verrill (figure 11), éminent zoologiste à l'Université de Yale à New Haven (Connecticut), à qui l'on doit des travaux sur les céphalopodes, et encore aujourd'hui une grande partie de ce que l'on sait sur les calmars géants du genre Architeuthis.


Figure 11 : le professeur Addison Emery Verrill
(photo Gary Mangiacopra d'après un tableau au Yale Peabody Museum)

    Se basant sur cette lettre de Webb à Allen, Verrill publia une note scientifique dans le numéro de janvier 1897 de l'American Journal of Science; cependant, au regard des dimensions impressionnantes avancées par le docteur Webb, Verrill pensait qu'il s'agissait d'un calmar géant plutôt que d'un poulpe, mais d'un calmar bien plus grand que ceux échoués à Terre-Neuve dans les années 1870, y compris le "champion" de Thimble Tickle. En cela, il ne faisait que se ranger à l'explication prudente déjà avancée par le rédacteur en chef de la revue malacologique Nautilus.

    Toujours vers la même époque (décembre 1896), le docteur DeWitt Webb fit à nouveau prendre des photos de l'épave par un photographe du nom de Van Lockwood. Curieusement, ces photos n'ont fait surface qu'en 1993 : feu Mrs. Marjorie Blakoner, de Californie, avait en sa possession un album de photos de Saint-Augustine prises par Van Lockwood entre 1885 et 1899. L'album fut légué à la mort de son propriétaire à la Saint-Augustine Historical Society, dont Webb avait été le président. Parmi ces photos, plusieurs concernent l'échouage de 1896.
    La première (figure 12) montre une vue panoramique d'une foule de quelque 50 personnes, venues à pied, à bicyclette ou en voiture à cheval, voir l'attraction que devait constituer le "monstre de Floride".

 
Figure 12 : la foule des badauds, photographiée par Van Lockwood
(archives Saint-Augustine Historical Society).

    La seconde photographie (figure 13), prise à quelque distance, montre deux chevaux et un attelage, avec quelques personnes dedans ou à proximité, sur le côté gauche. Au centre se dresse l'épave, une masse en forme de dôme, avec un câble autour de sa partie médiane et un poteau sur sa gauche. Sur la droite de la photo, se trouvent 3 autres hommes, dont le premier, regardant vers le photographe, n'est autre que le Dr. Webb. Hélas, la photo est surexposée, et la créature est peu distincte.


Figure 13 : le monstre de Floride examiné par le Dr. Webb et ses collègues
(photo Van Lockwood, archives Saint-Augustine Historical Society).

 

    Une troisième photographie, celle-là heureusement d'excellente qualité (figure 14), a été reproduite maintes fois, quoique tronquée, et on a cru devoir la dater du 16 janvier 1897 : l'album Van Lockwood atteste qu'elle date en fait de décembre 1896. Elle montre le docteur Webb se tenant tout à côté de l'extrémité hémisphérique du corps du monstre de Floride, entourée de deux câbles. Par comparaison avec la hauteur du personnage, on peut évaluer la largeur du corps de l'animal à 1,50 m : voilà qui confirme les mesures impressionnantes avancées par le docteur Webb dans ses diverses lettres, ainsi que les calculs auxquels je me suis livré à partir des dessins du monstre.


Figure 14 : le docteur Webb à côté de l'épave
(photo Van Lockwood, archives Saint-Augustine Historical Society).

 

    Une autre photographie (figure 15), prise le 7 décembre 1896, ou peu après, n'a été révélée qu'en 1993, bien qu'elle se trouvait dans les collections de la Smithsonian Institution à Washington. On distingue sur le côté droit une partie de l'épave, mais surtout un moignon de bras s'étendant vers la gauche. On y reconnaît aussi le câble et le poteau de la photo de Van Lockwood (figure 14). En prenant comme point de référence le docteur Webb sur cette photo (et en estimant sa taille à 1,70 m, chapeau compris), on peut estimer le diamètre du poteau, et par une simple règle de trois, déterminer le diamètre du bras : environ 35 cm de diamètre, ce qui est parfaitement compatible avec le rapport de Webb d'un moignon épais de 10 pouces (25 cm) au niveau de la section.


Figure 15 : une vue partielle de l'épave
(archives F.G. Wood).

    Peu après, Verrill reçut du docteur Webb de nouvelles informations et des photographies de l'épave, celles-là même dont on ne possèdait plus que des dessins, et il en fit état dans un article du New York Herald du 3 janvier 1897, ainsi que dans l'American Journal of Science de février :

"Ces photographies montrent qu'il s'agit d'un céphalopode armé de huit bras, et probablement d'un véritable Octopus d'une taille colossale. Son corps est piriforme, plus large à l'extrémité postérieure arrondie. La tête n'est presque pas reconnaissable, du fait des mutilations et de la décomposition. Le docteur Webb écrit que quelques jours après avoir pris les photographies (7 décembre), on fit des excavations dans le sable et on trouva le moignon d'un bras encore attaché au corps, long de 36 pieds [11 m] et de 10 pouces de diamètre [25 cm] au niveau de la section."

    Devant ces précisions, et après étude des photographies, le professeur Verrill dut se rendre à l'évidence : il s'agissait bien, comme le pensait le docteur Webb, d'un poulpe gigantesque. Par comparaison avec des poulpes communs, Verrill calcula que celui de Saint-Augustine avait dû peser, vivant, entre 18 et 20 tonnes ! Ses bras devaient mesurer de 75 à 100 pieds de long (23 à 30 m) -- soit une envergure de quelque 50 ou 60 mètres ! -- avec un diamètre de 18 pouces (45 cm) à la base. Verrill estimait le diamètre de ses ventouses (dont aucune ne semblait avoir été conservée), comme celui de ses yeux, à une trentaine de centimètres au bas mot ! Quant à sa poche à encre, elle aurait été suffisante pour alimenter une imprimerie, Verrill ayant estimé sa contenance à 10 ou 12 gallons (une quarantaine de litres) !
A ce poulpe d'une taille et d'une masse effrayantes, supérieures même à celle des plus grands calmars Architeuthis, Verrill proposa de donner le nom scientifique d'Octopus giganteus, "le poulpe géant" : un siècle après les écrits de l'infortuné Denys de Montfort, le Poulpe Colossal devenait une réalité tangible !

 

Un cirrate géant ?

    Verrill n'excluait pas, cependant, que le spécimen échoué pût en réalité être rapporté au genre Cirroteuthis : dans ce cas, les deux moignons postérieurs visibles sur le dessin en vue frontale seraient en fait des nageoires latérales, car ils lui semblaient trop en arrière pour des bras, à moins qu'ils n'aient été écartés de leur position d'origine lors de l'échouage.
    L'hypothèse d'un céphalopode proche du genre Cirroteuthis doit être envisagée sérieusement. Les céphalopodes octopodes sont en effet divisés en deux sous-ordres, celui des cirrates, ou cirromorphes -- les céphalopodes à "cirres" -- et celui des incirrates, les poulpes "classiques", qui en sont dépourvus. Les cirrates ont 8 bras comme tous les octopodes, mais ils ne sont armés que d'une seule rangée de ventouses (contre deux rangées chez la plupart des incirrates), frangée de deux rangs de papilles, les "cirres". Les bras sont réunis par une membrane, l'ombrelle, qui atteint le plus souvent l'extrémité des bras. Leur corps possède deux nageoires latérales, qui font irrésistiblement penser à des oreilles décollées : elles sont donc différentes des nageoires latérales des calmars Loligo, faisant penser à un as de carreau, ainsi que de la nageoire caudale des calmars géants du genre Architeuthis, en forme d'as de cœur. Enfin, ils possèdent une coquille interne très atrophiée.
    Au début de mon enquête en 1981, j'avais éliminé a priori les octopodes cirrates (également appelés poulpes ciliés) comme candidats possibles pour expliquer l'échouage de Floride. D'abord, je ne faisais que me fier ainsi au sentiment du professeur Verrill lui-même, qui écarta aussitôt cette hypothèse, pour s'en tenir à un poulpe géant classique ; ensuite, j'y voyais des objections tenant à la biologie évolutionniste : les plus grands cirrates connus ne mesuraient guère, avais-je lu dans les traités de zoologie, qu'une trentaine de centimètres de long, ce qui faisait un hiatus énorme avec le poulpe de Saint-Augustine. Si l'évolution procède par bonds, ils n'ont jamais une telle ampleur : dans tous les groupes zoologiques, au sein d'une même famille, on trouve entre l'espèce la plus petite et l'espèce la plus grande, toute une série d'espèces de taille intermédiaire (en fait, il semble que l'acquisition d'une taille supérieure par une nouvelle espèce s'effectue par doublement de la masse environ). Il me paraissait donc plus raisonnable de supposer que le "monstre de Floride" (comme on l'avait aussitôt appelé) était un poulpe du genre Octopus, comme les plus grands officiellement admis.
    Mais en 1984, un teuthologue mondialement connu, Sigurd von Boletzky, du laboratoire Arago à Banyuls-sur-Mer, me suggéra dans sa lettre du 6 août, de réfléchir à nouveau à la question (soit dit en passant, j'ai trouvé auprès de ce chercheur un accueil favorable à mes recherches, que j'aurais aimé trouver chez d'autres spécialistes) : à la suite de récentes observations, l'hypothèse d'un cirrate géant lui paraissait "plus que probable".

    Je me fis alors un devoir de passer en revue la littérature sur les poulpes ciliés : je fus stupéfait d'apprendre que l'holotype (le spécimen type qui donne lieu à la première description) de Cirroteuthis magna, décrit par William E. Hoyle en 1886 d'après un spécimen pêché dans l'océan Antarctique par le navire océanographique Challenger, ne mesurait pas moins de 1,15 m de longueur totale !
    Il devait cependant être largement battu par un autre cirrate, dont de maigres restes à moitié dévorés furent recueillis au cours de la même croisière océanographique au large de la Patagonie. Les chercheurs n'avaient gardé que trois ventouses, mesurant 12 mm de diamètre, alors que les plus grandes du précédent spécimen atteignaient 8 mm de diamètre : toutes proportions gardées, celui-ci devait donc dépasser les 1,50 m de longueur. Et rien ne prouvait que l'on eût recueilli les plus grandes ventouses...
    En 1932, G.C. Robson, dans sa monographie sur les céphalopodes, mentionnait un grand spécimen de Grimpoteuthis pêché par le Discovery au large de la Géorgie du Sud, qui "pouvait faire 3-4 pieds de long", soit 90 cm à 1,20 m, mais qui passa par-dessus bord.
    En 1972, Clyde F. E. Roper et Walter L. Brundage Jr. ont publié une longue étude sur des photographies abyssales de poulpes ciliés, prises lors d'expéditions du Mizar et du submersible américain Alvin en Atlantique occidental. Des études photogrammétriques classiques leur ont permis de déterminer la taille des céphalopodes en question, et le résultat est assez étonnant : sur 24 spécimens, 8 (pratiquement le tiers) dépassaient les 50 cm, et les quatre les plus grands mesuraient respectivement 90, 102, 103 et 128 cm ; autant dire que des individus d'un mètre ou plus sont relativement communs, et si les collections des muséums ne possèdent que de tous petits poulpes ciliés, c'est tout simplement que l'on utilise des filets trop petits pour les pêcher !
    En 1999, le navire océanographique Discovery pêcha au large du Cap Vert par 3200 m de fond un Cirroteuthis magna de 1,70 m de longueur totale.
    Enfin, au mois de mars 1984, lors d'une plongée sur le fameux rift du Pacifique oriental (une zone d'activité volcanique sous-marine intense), la soucoupe plongeante française Cyana filma un étrange poulpe avec des sortes d'oreilles : aucun doute, un octopode cirrate... mais long de 2,50 m ! C'est dire qu'il est presque aussi grand que les plus grands poulpes incirrates officiellement connus, alors qu'il a fallu attendre 1984 pour l'apprendre ! Il n'a pas encore reçu de nom latin, ni fait l'objet d'une publication scientifique, n'ayant pu être capturé.

    Notons aussi une mention dans un article de Crosse et Fischer pour le Journal de Conchyliologie de 1862, à propos des céphalopodes gigantesques (principalement les calmars géants Architeuthis, qui venaient juste de voir leur existence entérinée par la science) :

"Un octopode des mers du Nord, le Cirroteuthis, atteint des dimensions considérables. Un fragment de tentacule pris durant le voyage du prince Napoléon avait la grosseur du bras."

    C'est donc une objection "de taille" qui tombe, c'est bien le cas de le dire. Alors, le monstre de Floride pourrait-il être un poulpe cirrate ? Le docteur Webb a beau noter l'absence de nageoire caudale, comme celle d'un calmar géant, il est troublant de remarquer ce qui pourrait ressembler à des nageoires latérales sur les diverses photographies. Si cette hypothèse est correcte, le nom d'Octopus giganteus devrait être modifié : il conviendrait de changer le nom générique d'Octopus... mais n'anticipons pas !

 

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