Pendant ce temps, le docteur Webb ne restait pas inactif : début janvier 1897 il écrivait au professeur William Healey Dall, conservateur des mollusques à l'U.S. National Museum à Washington. Webb lui faisait connaître ses tentatives pour sauver la carcasse du monstre : elle était si lourde, qu'une douzaine d'hommes avaient été incapables de la déplacer, malgré l'aide de palans et de cordages !
    Il existe au moins une photographie prise au cours de cet épisode, photographie dont Gary Mangiacopra n'a eu connaissance qu'en 1994. Curieusement, des milliers de personnes l'ont vue, puisqu'elle a été diffusée dans un épisode de la série télévisée anglaise Arthur C. Clarke's Mysterious World, sur les énigmes de l'univers (dont nous aurons à reparler), sans qu'aucun téléspectateur ne s'avise de l'importance de ce document inédit. Elle montre le cadavre au premier plan, tandis qu'un Noir et deux autres hommes, en arrière-plan, se reposent après l'effort (figure 16).

Figure 16 : des ouvriers en train de déterrer l'épave
(archives F.G. Wood ).

 

    Une deuxième photo qu'on peut difficilement qualifier d'inédite, car visible dans le même téléfilm, montre ce qui ressemble à des moignons de bras démesurés (figure 17).


Figure 17 : une autre photo montrant un bras
(archives F.G. Wood).

 

    Dans une deuxième lettre, datée du 17 janvier 1897, le docteur Webb fit savoir au professeur Dall qu'après sa précédente tentative infructueuse, il avait décidé d'employer les grands moyens, confirmant ainsi que l'estimation du poids de l'animal (ou plutôt de ce qu'il en restait !) à 5 ou 7 tonnes était loin d'être exagérée :

"Hier, j'ai pris 4 chevaux, 6 hommes, 3 appareils de levage, un tas de lourdes planches et un contremaître pour superviser le travail, et j'ai réussi à faire sortir l'invertébré du puits et à le placer 40 pieds [12 m] plus haut sur la plage, où il est maintenant, étendu sur de lourdes planches. Après l'avoir dégagé, nous avons trouvé qu'il mesurait 21 pieds [6,40 m] au lieu de 18 [5,50 m] comme je vous l'avais initialement rapporté. Une bonne partie du manteau ou de la tête reste attachée près de la partie la plus mince du corps. Celle-ci était aussi dispersée que possible. Le corps fut ensuite ouvert sur l'entière longueur de 21 pieds comme vous le verrez sur les nouvelles photographies. La partie la plus mince du corps était entièrement vide d'organes internes. Et les organes de la partie restante n'étaient pas grands et ne semblaient pas être ceux d'un animal mort depuis si longtemps comme il semblait l'être quand il s'échoua pour la première fois il y a quelque six semaines."

    Deux photographies prises à cette occasion, et conservées par la Saint-Augustine Historical Society, ont été publiées à plusieurs reprises, entre autres par Gary Mangiacopra dans un article pour Of Sea and Shore en 1975. Elles montrent une masse de tissus reposant sur des planches, une fois l'opération terminée (figures 18 et 19).

 



Figures 18 et 19 : le monstre de Floride gisant sur des planches
(archives Saint-Augustine Historical Society).

 

    Mais une troisième photo, tirée de l'album Van Lockwood, et révélée en 1993 seulement, a été prise au début de la manœuvre. On y voit le Dr. Webb et 5 autres membres de sa société, derrière l'épave, donnant une nouvelle fois une idée de ses dimensions. On remarque les câbles, les planches, ainsi que les 4 chevaux en arrière-plan (figure 20).

 
Figure 20 : l'épave sur le point d'être déplacée
(photo Van Lockwood, archives Saint-Augustine Historical Society).

    Dans cette même lettre du 17 janvier 1897, le Dr. Webb disait aussi que la couverture musculaire, de 3 à 6 pouces d'épaisseur (7,5 à 15 cm), était formée extérieurement de fibres longitudinales, et intérieurement de fibres transversales. Surtout, Webb insistait sur l'absence de nageoire caudale, comme de "plume", qui eussent désigné le calmar, comme d'ailleurs l'absence de toute structure squelettique interne. Il ne trouva pas davantage trace des yeux, ni du bec, la région de la tête étant très mutilée. Enfin, insistant sur l'état de conservation excellent du cadavre, il priait les professeurs Dall et Verrill de se rendre eux-mêmes sur place. Hélas, comme devait l'expliquer Y.A. True dans une lettre au professeur Dall :

"Le Muséum peut difficilement faire face à la dépense en ce moment. Est-ce que des mensurations, etc., ne peuvent pas être faites par le Dr. Webb, et ne pourrait-il pas prélever des échantillons ?"

    On le voit, la science américaine ne disposait pas, à la fin du dix-neuvième siècle, des moyens financiers actuels, étant incapable de payer un billet de train Washington-Floride ! Aussi, le vœu du Dr. Webb resta lettre morte.
Le lendemain 18 janvier, ce dernier écrivait à nouveau au professeur Dall pour lui envoyer de nouvelles photographies de l'épave, et rectifier une erreur -- un lapsus calami -- dans sa lettre de la veille : la couche musculaire externe était en fait circulaire, et la couche interne longitudinale.
    Ces deux lettres du Dr. Webb sont capitales, car elles semblent aller dans le sens de la thèse du Poulpe Colossal. D'après les photographies et les dessins, comme d'après les précisions données par Webb, "la partie la plus mince du corps" correspond à ce qui serait, chez un poulpe, la région de la tête. Webb dit que "les organes de la partie restante", donc la partie postérieure du corps, "n'étaient pas grands". Or, c'est effectivement le cas des poulpes : rein, cœur, estomac, pancréas, branchies, sont de taille assez petite chez les poulpes, ce qui est compréhensible pour des créatures plutôt lentes, au métabolisme peu élevé pour de faibles dépenses énergétiques. Inversement, l'absence d'organes à l'autre extrémité (au niveau de la tête, donc) ne saurait surprendre, puisqu'on y trouve en tout et pour tout les yeux, le cerveau, le tube locomoteur et le bec, tous de très grande taille chez un poulpe aussi énorme, mais situés précisément dans la région la plus mutilée sur le spécimen de Saint-Augustine : pas étonnant qu'ils aient été détachés sous l'effet mécanique des intempéries.
    Quant à la structure de la couverture musculaire, il faut savoir qu'il y a chez les poulpes 3 types de muscles : les muscles longitudinaux, parallèles à l'axe du corps, et que l'on trouve sur la face externe et la face interne du manteau ; entre ces deux couches, les muscles circulaires font le tour du manteau, comme leur nom l'indique ; enfin, les muscles radiaux traversent le manteau perpendiculairement à l'axe.
    Donc, de la surface vers l'intérieur du corps, on doit rencontrer 3 couches : une longitudinale, puis une transversale (circulaire), enfin une longitudinale. Or, Webb parle de 2 couches seulement : une couche externe circulaire, et une couche interne longitudinale. Que peut-on en conclure, sinon que la couche superficielle (longitudinale externe) avait été décapée, ce qui serait très vraisemblable chez un spécimen roulé sur une plage sous l'action des vagues et des marées. Notons au passage que la structure musculaire des calmars est bien plus complexe, et qu'elle ne peut absolument pas rendre compte des observations du Dr. Webb.

    Alors que la thèse d'un énorme céphalopode se répandait aussi bien dans les magazines scientifiques que dans la presse quotidienne, un certain W. Palmer, de la Smithsonian Institution à Washington, rédigea un memorandum sur le monstre de Floride, en date du 16 février 1897, où il avançait une hypothèse radicalement différente :

"Je pense que c'est un morceau d'un lamantin qui est resté longtemps dans l'eau salée. La peau et les os ont disparu, laissant la peau et les ligaments qui s'attachaient aux muscles. Mr. Wood dit qu'il ressemble à un qu'il disséqua en Floride il y a quelques années et il ressemble sans aucun doute à certains que j'ai eu sous la main. La seule différence est que celui-ci est grand mais je ne vois pas de raison pour qu'un lamantin ne puisse pas atteindre 21 pieds [6,30 m] de long. La blancheur est dûe à l'action de l'eau salée et l'épiderme a bien sûr été décapé."

    Tout cela est très ingénieux, mais enfin un lamantin atteint péniblement la moitié de la longueur rapportée, qui d'ailleurs s'appliquait à un animal très mutilé -- du reste, Palmer avance l'idée d'un "morceau" d'un lamantin, ce qui rend encore plus invraisemblable son identification. De toute manière, il est impossible que tous les os aient disparu.

 

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