(dernière mise à jour : 15 juin 2003)

Verrill change d'avis

    Début février 1897, Webb put enfin prélever des échantillons de la créature, non sans difficultés en raison de sa dureté. Il en envoya, conservés dans du formol, aux professeurs Dall et Verrill, aux fins d'identification.
Les échantillons envoyés au Pr. Verrill à Yale ont été perdus depuis lors, mais d'autres ont été confiés à la Smithsonian Institution par le Dr. Webb. On peut en trouver trace dans le rapport annuel pour 1897 de cette vénérable institution, qui démontre encore une fois les efforts méritoires de Webb :

"Le Dr. DeWitt Webb, de Saint-Augustine, Floride, a présenté des négatifs de photographies d'un monstre marin échoué près de cet endroit, et nommé Octopus giganteus par le Professeur Verrill. Des portions des restes, conservées dans du formol, ont été également transmises."

    De l'examen des échantillons envoyés à Yale, Verrill changea à nouveau d'avis sur la nature du monstre dès le 23 février, comme il le fit savoir dans trois lettres qui furent publiées dans le magazine Science du 5 mars, dans le New York Herald du 7 mars, et dès le lendemain 24 février dans le New Haven Evening Register :

"Je viens de recevoir de larges masses de la carcasse échouée en décembre et que j'ai décrite comme étant le corps d'un Octopus, entre autres dans l'American Journal of Science. Ces masses de tégument ont de 3 à 10 pouces [7,5 à 25 cm] d'épaisseur, elles sont fermes, élastiques et très dures à couper. Elles sont composées principalement de cordes et de fibres fermes d'un tissu conjonctif blanc et élastique, très entrelacé. Cette structure ressemble à celle du lard de baleine (blubber) de certains cétacés."

    Autrement dit, il ne s'agissait pas du tout d'un poulpe, mais d'une énorme masse de lard de quelque cétacé ! Mais alors, les bras, ou du moins les moignons de bras, qu'était-ce ? Eh bien, pour le Pr. Verrill, la présence de bras étant fondée sur les premiers témoignages de Mr. Wilson et du Dr. Webb (auxquels il faudrait ajouter celui de Mr. Grant, inconnu de Verrill), contredits par la suite lorsqu'il avait été possible de dégager le cadavre, celle-ci n'était pas prouvée... Pourtant, il y avait les premières photographies montrant des moignons de bras (figures 6, 7, 8, 15 et 17), lesquels finirent par être arrachés entre le premier et le deuxième échouage ; en dépit de cette évidence, le Pr. Verrill n'en affirmait pas moins dans l'American Journal of Science d'avril 1897 :

"Apparemment, rien qui puisse être qualifié de moignons de bras ou tout autre appendice, n'était présent. Des replis de la peau et des morceaux de chairs mutilées et partiellement détachées ont pu être pris pour de telles structures."

    Admettons... Mais la forme de l'épave, comment l'expliquer ? Le lard des cétacés n'est qu'une couche graisseuse sous-cutanée : il est impossible qu'elle puisse acquérir la forme arrondie du monstre de Floride.
    Le Pr. Verrill notait également que ces échantillons étaient parcourus de cavités irrégulières et de canaux qui avaient dû être des vaisseaux sanguins. Détail troublant, il remarquait que ces fragments étaient pauvres en huile, à tel point qu'ils ne flottaient pas sur l'eau, comme ils auraient dû le faire en toute logique, le lard de baleine étant -- on pourrait dire par définition -- un tissu graisseux. Les céphalopodes, au contraire, possèdent très peu de tissus graisseux : il est d'ailleurs recommander de consommer des poulpes ou des calmars dans les régimes hypocaloriques amaigrissants, du fait de leur faible teneur en lipides (évidemment au court bouillon, pas sous forme de friture ni à plus forte raison en sauce !).

    Verrill reconnaissait également qu'il était incapable de rapporter cette énorme masse à un quelconque cétacé connu. Cependant, il s'en tint désormais à cette hypothèse, comme le montre sa lettre du 12 mars 1897, publiée dans Science la semaine suivante :

"J'ai fait des études supplémentaires sur les échantillons que j'ai reçus, qui confirment définitivement les affinités avec les cétacés. L'extrême fermeté de ces masses épaisses de tégument montrent que cette structure a été prévue pour résister à des souffles et à de fortes pressions, et ne pouvait pas appartenir à une quelconque partie d'un animal chez qui la mobilité est indispensable. Elles sont composées d'un complexe de fibres d'un tissu conjonctif fort et élastique, comme celui des cétacés. Il n'y avait aucune fibre musculaire dans les échantillons envoyés. Cette absence de tissu musculaire et la résistance du tégument sont suffisants pour démontrer que la créature ne peut pas être un céphalopode, car dans ce groupe un tissu musculaire hautement contractile est essentiel.
"La structure découverte se rapproche de celle du tégument que l'on trouve dans la partie supérieure de la tête et le nez du cachalot, plus qu'à quoi que ce soit que je connaisse d'autre. Il est donc probable que cette grande masse en forme de sac représente presque la totalité de la partie supérieure de la tête d'une telle créature."

    Cette hypothèse, il la défendit, en l'affinant quelque peu, dans un long article sur le "monstre de Floride" dans l'American Naturalist d'avril 1897 :

"Il est évident cependant, d'après les photographies, que la forme est incontestablement différente de celle de la tête d'un cachalot ordinaire, car celle-ci est oblongue, tronquée et plutôt étroite à l'avant, "comme la proue d'un vaisseau", avec un angle en haut de l'extrémité antérieure, près de laquelle est situé l'évent. [...]
"Il est possible d'imaginer un cachalot avec un nez anormalement élargi, dû à la maladie ou à un âge extrême, qui, en se détachant, pourrait ressembler, au moins extérieurement, à cette masse."

    Cette façon de voir les choses était nettement plus plausible que la thèse du blubber, car chez les cétacés, le lard n'est qu'une couche plus ou moins épaisse située sous la peau, et ne saurait prendre, comme je l'ai dit plus haut, la forme arrondie, en boule, du "monstre de Floride". L'hypothèse d'une partie de la tête d'un cachalot est en effet envisageable, en supposant que l'épave serait pour l'essentiel constituée du réservoir à spermaceti, ou "blanc de baleine", très riche en tissu conjonctif, pouvant peser dans les 5 tonnes, et dont le rôle est encore mal connu : sans doute intervient-il dans les plongées à 1000 mètres de profondeur et plus, qu'effectuent les cachalots.
    Verrill était tout de même le premier à soulever diverses objections sur sa propre hypothèse : il reconnaissait qu'aucun des baleiniers auxquels il avait montré les photos de l'épave, n'avait pu identifier une quelconque partie d'un cachalot (je n'ai d'ailleurs jamais vu qu'on ait rapporté une telle malformation chez cet animal).
    Il était aussi très curieux qu'on n'eût pas remarqué la présence d'un évent, à savoir une cavité d'une trentaine de centimètres de diamètre : ni Webb, ni les autres témoins, n'en font mention, et l'on n'en trouve trace sur aucune des photographies disponibles.
    Comment expliquer aussi que le Dr. Webb ait noté la présence d'organes qui "n'étaient pas très grands" à l'intérieur de la partie la plus large (dans une de ses lettres, il parle aussi de "viscères"). Si le "monstre de Floride" n'était qu'une masse de lard de cétacé, ou même le réservoir à spermaceti d'un cachalot, on n'aurait pas dû y trouver un seul organe, même petit ! On me permettra de croire que le Dr. Webb, médecin et chirurgien, était capable de reconnaître des organes, fût-ce chez un céphalopode. Qu'il ait pu correspondre avec des spécialistes comme Dall et Verrill, qu'il ait écrit à un périodique malacologique comme le Nautilus, démontre amplement que Webb possédait plus que des connaissances sommaires en teuthologie.

    Si le Pr. Verrill mettait donc quelque prudence dans son hypothèse, le docteur Frederic A. Lucas, conservateur d'anatomie comparée à l'U.S. National Museum, ne devait pas s'embarrasser de tous ces détails pourtant fort troublants, lui qui devait déclarer dans le grand magazine Science du 19 mars 1897 :

"Le Pr. Verrill serait avisé de faire une affirmation plus catégorique, que de dire que la structure des masses de tégument du "monstre de Floride" ressemble à du blubber, et que la créature était probablement proche des baleines. La substance ressemble à du blubber, elle sent le blubber, et C'EST du blubber, ni plus ni moins."

    Et le Dr. Lucas de supposer que "l'œil imaginatif" du Dr. Webb avait vu des moignons de bras là où il n'y en avait pas... Celui-ci rétorqua dans sa lettre du 17 mars au Pr. Dall qu'il ne voyait absolument pas comment cette sorte de grand sac pouvait provenir d'un cétacé. En tout cas, poursuivant ses efforts, l'infatigable Dr. Webb avait fait déplacer à nouveau le cadavre bien à l'abri des plus fortes marées, et l'avait fait entourer d'une clôture, après en avoir pris possession au nom de la société dont il était le président : il semble en effet que certains aient voulu en faire une attraction lucrative, ou en prendre morceau sur morceau en guise de souvenir. Et le médecin, en conclusion, se lamentait de ne pouvoir se procurer du formol par décalitres, pour pouvoir conserver une masse appréciable du monstre !
    Si le Dr. Lucas était catégorique sur la nature mammalienne de la créature, et si le Dr. Webb n'en était pas moins convaincu qu'il s'agissait bien d'un poulpe, le Tatler de Saint-Augustine, un hebdomadaire spécialisé dans les potins locaux, sombra pour sa part dans la zoologie-fiction, dans sa livrée du 13 mars 1897 ; après avoir rappelé à ses lecteurs que le Pr. Verrill estimait désormais que le monstre de Floride n'était plus un Octapus (sic), il écrivait :

"Une théorie qui a été avancée, est que c'est peut-être une partie d'un animal marin éteint depuis longtemps, qui a été inclus dans un iceberg pendant des siècles, et s'en est dégagé en s'échouant ici. Une autre théorie est que c'est un morceau d'un monstre marin abyssal qui en venant trop près de la surface fut attaqué et tué par un requin qui le trouva trop dur pour son déjeuner. Une chose est maintenant certaine, si nous ne savons pas ce que c'est, nous savons ce que ce n'est pas."

    Voilà bien les "théories" les plus fantaisistes et les plus dénuées de tout fondement, qu'on ait jamais avancées, comme seule une salle de rédaction journalistique peut en produire !
    Quant au magazine britannique Natural Science, il n'y alla pas de main morte dans sa livrée de mai 1897 :

"Octopus giganteus VERRILL se révèle n'être rien d'autre qu'une masse de blubber, probablement issue de la tête de quelque énorme cétacé. La morale de cette histoire, est qu'on ne doit pas essayer de décrire des spécimens échoués sur la côte de Floride, tout en restant dans son bureau du Connecticut."

    Voilà qui n'était guère aimable à l'encontre du Pr. Verrill, dont le même magazine avait pourtant largement fait état des recherches. C'était surtout un exemple de parfaite mauvaise foi, car en dehors du fait que seuls des problèmes financiers avaient empêché le Pr. Verrill de se rendre sur les lieux, le plumitif de Natural Science se gardait bien de préciser que c'était justement Verrill lui-même qui, le premier, avait songé à identifier l'épave comme étant en définitive un fragment de la tête d'un cachalot.

 

Une éclipse de près de 75 ans

    Les choses devaient en rester là pour longtemps : l'affaire fut classée, enterrée même, de même sans doute que le cadavre de son protagoniste...
    Il y eut encore une brève note dans le Chamber's Journal du 28 août 1897, qui fut reprise 12 ans plus tard par le Washington Post du 14 février 1909, dans le cadre d'un article sur les dangers présentés par les animaux marins.
    Il faudra attendre près de 20 ans après l'échouage avant que Alpheus Hyatt Verrill, le fils du Pr. Addison Emery Verrill, reparle de manière détaillée de l'affaire. Voici ce qu'il en dit en 1916 dans son livre The Ocean and its mysteries (l'océan et ses mystères), après avoir décrit les calmars géants :

"Il y a à peine quelques années, un étrange objet fut rejeté sur la côte de Floride, et de même que dans le cas des extraordinaires calmars géants, des photos de ce nouveau "monstre marin" et des échantillons de sa substance furent envoyés au Pr. Verrill. Au début, cela semblait prouver l'existence d'un autre céphalopode inconnu et gigantesque, mais après examen cela s'avéra être un fragment d'une créature très différente. Bien que longue d'environ 20 pieds [6 m] pour 14 pieds [4,30 m] de circonférence et pesant plusieurs tonnes, cette grande masse de chair dure et fibreuse n'était qu'un fragment d'un monstre marin titanesque, et par sa structure et sa forme, il était si différent de toute forme connue d'animal qu'aucun scientifique ne pouvait seulement deviner son origine, et il est passé à la postérité comme un des mystères de la mer."

    En 1952, soit 55 ans après l'échouage, le même Alpheus Hyatt Verrill donna une version très proche de l'affaire et de sa conclusion dans son livre The strange story of our Earth (l'étrange histoire de notre Terre), dans un chapitre consacré à l'insaisissable Serpent-de-Mer :

"L'affirmation souvent répétée par les incrédules, qu'aucun reste inexpliqué d'un monstre marin inconnu n'a jamais été rejeté sur la côte, n'est pas confirmée par les faits. Il est vrai que de nombreuses prétendues carcasses de Serpents-de-Mer se sont révélées n'être que des requins, des baleines, ou quelque chose d'autre, mais il y en a encore un certain nombre que personne n'a été capable d'identifier. Remarquable à cet égard fut l'énorme masse de chair sans squelette échouée sur la côte atlantique de la Floride en 1896.
"Des photographies et une description furent envoyées à mon père, le Pr. A. E. Verrill, de Yale, qui la tint pour les restes d'un poulpe géant. Il envoya sur le champ des bocaux d'alcool en Floride avec des instructions pour conserver autant de l'objet qu'il était possible. Mais il n'y avait à cette époque ni poste aérienne ni transport de fret, et sous le soleil de Floride l'énorme masse, de quelque 20 pieds [6 m] de long, 7 pieds [2,10 m] de large et 6 pieds [1,80 m] de haut, avait commencé à se décomposer. Au moment où les bocaux arrivèrent en Floride, la majeure partie s'était décomposée en une masse malodorante et visqueuse. Cependant, il y avait encore assez de restes pour qu'un zoologiste l'identifie. Mais quand mon père étudia les échantillons, il fut complètement désorienté. La chair était totalement différente de celle de toute créature connue, car elle ne contenait ni fibres musculaires, ni nerfs, ni vaisseaux sanguins, ni tendons, ni os. Probablement, neuf savants sur dix auraient proposé une explication, mais mon père admettait franchement et honnêtement qu'il était complètement désorienté, qu'il ne pouvait même pas deviner ce que c'était, mais qu'il s'agissait incontestablement des restes d'une créature totalement inconnue."

    Ces deux versions contredisent formellement ce que nous venons de voir juste avant, à savoir l'hypothèse d'un fragment de cétacé, que ce soit une masse de lard ou une partie de la tête d'un cachalot : aussi bien n'en est-il même pas question ! Aussi, je me demande si, avec le recul du temps, le Pr. Addison Emery Verrill n'a pas eu des doutes... Il faut dire en effet que son fils Alpheus Hyatt avait suivi l'affaire de très près : il avait écrit un article à son sujet dans le New Haven Evening Register du 14 février 1897, repris dans le Hartford Daily Courant du 18 février, et illustré d'un dessin de sa main (figure 9). De même, ce sont des dessins effectués par Verrill fils, d'après 2 photographies fournies par Webb, qui illustrent l'article de Verrill père pour l'American Naturalist d'avril 1897 (figures 6 et 7). Il est donc possible que les doutes du Pr. Verrill aient grandi avec le temps, et que son hypothèse d'un fragment de cétacé ne lui paraissait guère plus défendable ; on peut supposer qu'il avait fait part à son fils de sa perplexité grandissante : au moment où ce dernier publiait le premier des deux ouvrages cités (1916), son père était toujours en vie (il vécut en fait jusqu'en 1926).

    Un qui par contre n'en démordait pas, était le Dr. Frederic A. Lucas, le plus chaud partisan de la thèse du blubber. En 1928, écrivant un article sur les erreurs commises en zoologie, il revint à la charge avec plus d'assurance que jamais :

"Il s'est échoué sur la côte de Floride, il y a bien des années, une masse partiellement décomposée ayant quelque peu la forme d'un sac, avec une frange s'effilochant à une extrémité. Il était bien connu que dans les profondeurs de la mer se cachait le calmar géant, et que de grands poulpes avaient été trouvés sur notre côte du Pacifique, il y avait donc quelque raison de supposer que de plus gros pouvaient encore être découverts. Après une étude approfondie des photographies et en faisant confiance aux rapports d'observateurs non-scientifiques, la masse fut nommée Octopus giganteus. Cependant, un certain Saint-Thomas prit un morceau de l'animal dans un gros bocal et l'envoya au National Museum, où il fut ouvert par un membre du personnel, qui dit aussitôt "blubber", remarque qui fut reprise par l'ami à qui il le montra. Et c'était du blubber, car cela s'avéra être la tête d'un cachalot dont le spermaceti était parti avant l'échouage. Comme l'observa un écrivain anglais, cela montre la difficulté de rester au Connecticut et de décrire une espèce en Floride. Et maintenant, il ne pourra jamais y avoir d'Octopus giganteus, à cause de la règle "une fois synonyme, toujours synonyme" ; le nom a été attaché au cachalot et ne pourra jamais s'appliquer à un céphalopode."

    Le Dr. Lucas aurait été mieux inspiré de ne pas supposer que le spermaceti était parti : seule cette masse de plusieurs tonnes de tissu conjonctif pourrait, à la rigueur, rendre compte de la forme et des propriétés du "monstre de Floride", et sûrement pas le lard du cachalot.
Pour ce qui est de la fin de l'article du Dr. Lucas, il faut savoir que la nomenclature zoologique obéit à des règles très complexes pour pouvoir nommer une nouvelle espèce dans les formes requises, avec un nom scientifique latin. En particulier, il arrive qu'une même espèce soit décrite par plusieurs auteurs sous des noms différents, soit que les auteurs "tardifs" n'aient pas eu connaissance des travaux de leurs prédécesseurs, soit le plus souvent qu'ils aient cru avoir affaire à une nouvelle espèce, mais que des recherches ultérieures aient démontré leur erreur (les différences anatomiques observées restant dans les limites de variation de l'espèce connue). Dans un cas comme dans l'autre, seul le premier nom scientifique, fondé généralement sur un spécimen servant de référence (l'holotype), est valable : c'est ce qu'on appelle la règle d'antériorité. Quant aux synonymes, ils sont alors frappés d'une malédiction éternelle, et ne pourront jamais être utilisés pour désigner autre chose. Dans le cas du monstre de Floride, Octopus giganteus ne pourrait plus désigner un poulpe géant, même si l'on devait un jour en découvrir un véritable, étant tombé en synonymie de Physeter catodon, le cachalot... pour autant que cette identification soit prouvée, mais à vrai dire le Dr. Lucas n'apporte aucun élément nouveau. Bien au contraire : non seulement il se fourvoie comme je l'ai dit plus haut, mais il pêche aussi par omission, en ne faisait pas état des recherches et des réserves de Verrill, à propos duquel il ressort la vieille calomnie empruntée à Natural Science. Si je puis me permettre de la lui retourner en paraphrasant son article, voilà qui démontre la difficulté de faire un diagnostic correct sur une épave de Floride depuis son bureau de Washington...

    Et puis, plus rien... L'affaire tomba définitivement dans l'oubli. Il y eut bien ça ou là une brève mention : en 1937, Paul Bartsch y fit vaguement allusion, mais de manière erronée, pour dire qu'il s'agissait d'un calmar géant Architeuthis. Puis en 1941 dans le recueil d'étrangetés Lo ! de Charles Hoy Fort : au milieu d'une invraisemblable quantité de phénomènes plus ou moins inexpliqués, sinon inexplicables, auxquels on a depuis donné le nom de "phénomènes fortéens", Charles Fort résumait deux articles du Pr. Verrill, mais sans aucun commentaire (il ne se donnait pas pour but d'expliquer ces anomalies ; il se contentait de les amasser, pour attirer l'attention sur de nouvelles voies de recherches), sinon pour cette remarque humoristique à propos de la couleur rose pâle du monstre de Floride :

"Un monstre rose, ou une chose effroyable à l'aspect de chérubin, voilà qui en remontre à la biologie classique."

    Divers auteurs fortéens ont à leur tour repris ce passage du livre de leur illustre maître, notamment l'Américain John A. Keel dans son livre Strange creatures from time and space (1970) (étranges créatures du temps et de l'espace), ce qui nous vaut un résumé du résumé de l'affaire, John Keel n'ayant pas jugé utile de remonter aux sources de l'information.
    Le romancier de science-fiction Arthur C. Clarke, qui eut l'occasion de rencontrer Forrest G. Wood (dont nous allons reparler longuement) avec qui il en discuta, fit un bref résumé de l'affaire en 1960, dans un livre de vulgarisation sur les océans. Par parenthèse, il y fit aussi allusion 30 ans plus tard dans un de ses romans, The ghost from the Grand Banks (1990) (le fantôme du Grand Banc), où il imagine une expédition essayant, en 2012, de renflouer le Titanic, 100 ans après son naufrage ; entre autres péripéties, elle est amenée, lors d'opérations sous-marines, à faire face à un représentant de l'espèce Octopus giganteus (Clarke en profite pour résumer l'affaire, et même pour y mentionner des photos inédites à l'époque, dont Mangiacopra et moi-même n'avons retrouvé la trace qu'en 1994 !).

    Même le zoologiste Bernard Heuvelmans, pourtant le "père fondateur" de la cryptozoologie, et auteur d'un ouvrage fondamental sur les céphalopodes géants en 1958 (Dans le sillage des monstres marins -- Le Kraken et le Poulpe Colossal), préféra laisser de côté cette énigme pour ne pas alourdir un volume déjà passablement épais, et bien qu'il eût rassemblé quelques documents originaux. Comme il devait l'écrire dans la nouvelle édition mise à jour de son livre (1974) :

"Pour moi, j'accordais une telle confiance à l'autorité du professeur Verrill, qui avait su réhabiliter le Kraken légendaire, que je ne songeai même pas à mentionner l'incident du pseudo-Octopus giganteus dans l'édition originale du présent ouvrage. Il m'avait semblé qu'il encombrait un dossier déjà diablement volumineux. J'ai eu tort. En Science, il ne faut jamais faire confiance à personne."

 

Le poulpe géant refait surface

    Car entre-temps en effet, l'énigme avait connu, au bout de près de trois-quarts de siècle, un étonnant rebondissement...
En 1957, Forrest Glenn Wood (figure 21), un spécialiste en biologie marine du Naval Undersea Research and Development Laboratory de San Diego (Californie), passait en revue les archives du Marineland Research Laboratory (Floride) dans le cadre de ses recherches sur les poulpes.


Figure 21 : Forrest Glenn Wood
(photo Gary S. Mangiacopra)

    Wood s'était en effet spécialisé dans l'étude du comportement des poulpes, ainsi que des cétacés (particulièrement des dauphins). C'est ainsi qu'il tomba tout à fait par hasard sur une vieille coupure de presse sans date, jaunie par le temps, intitulée "the facts about Florida" (les faits concernant la Floride) (figure 22). Elle consistait en un portrait d'un officier U.S., le général John J. Pershing, dont on rappelait que, jeune lieutenant, "il avait servi dans une unité de cavalerie formée de Noirs, stationnée à Lakeland, Floride, durant la guerre hispano-américaine", ce qui signifiait que le document était nettement postérieur à la guerre pour Cuba (1895-98).


Figure 22 : la coupure de presse par où tout a commencé pour F. G. Wood
(archives F.G. Wood)

    La même coupure montrait aussi un dessin de poulpe assez bien réalisé, quoique stylisé, avec cette étonnante mention :

"En 1897, les restes d'un poulpe, sensé être plus grand que tous ceux jamais vus jusque là, s'échouèrent sur la plage de Saint-Augustine. Le prof. Verrill, de l'université de Yale, examina les restes qui à eux seuls auraient pesé plus de 6 tonnes, et calcula que la créature vivante avait une circonférence de 25 pieds [7,50 m] et des tentacules de 72 pieds [22 m] de long !"

    Pour nous qui avons suivi l'affaire de Saint-Augustine dans l'ordre chronologique, cet article est assez fidèle à la vérité, la seule erreur portant sur la circonférence : avec un diamètre d'environ 1,50 m, celle-ci ne devait être "que" de 4,50 m environ (diamètre multiplié par 3,14) ; du reste, Alpheus Hyatt Verrill, dans son livre publié en 1916, donnait une circonférence de 14 pieds (4,20 m), en accord avec le calcul précédent.
    Mais pour F. G. Wood, voilà qui était dur à avaler ! Le poids rapporté était cent fois plus élevé que celui du poulpe pointillé du Pacifique Nord (Octopus dofleini), le plus grand poulpe officiellement connu ! Et pourtant, les autres précisions apportées dans l'article -- la date de l'échouage, le lieu (Saint-Augustine, à moins de 30 Km du laboratoire où il se trouvait alors), et surtout le nom d'une autorité telle que le Pr. Verrill -- incitèrent Wood à procéder à des recherches en profondeur systématiques, à temps "perdu".
    Intrigué et passionné d'emblée par cette histoire d'apparence rocambolesque, il tenta d'abord de retrouver le journal d'où était extrait cet article, hélas en vain. De même, il apprit que le bâtiment où étaient conservés les journaux de Saint-Augustine avait été entièrement détruit dans un incendie, et ses archives irrémédiablement perdues : là aussi, la "piste" aboutissait à une impasse...
    Peut-être alors l'échouage avait laissé quelque trace dans les colonnes des grands journaux, le New York Times par exemple ? Et F. G. Wood d'éplucher fichiers et index de l'époque : là encore, peine perdue (ceci illustre, soit dit en passant, les difficultés de la recherche bibliographique ; l'informatisation des bibliothèques permet aujourd'hui une efficacité sans comparaison avec les tâtonnements d'alors).
    Wood s'adressa alors à la bibliothèque de l'université de Floride à Tallahassee, et de proche en proche (mais non sans difficultés), il put obtenir enfin une photocopie d'une page du Florida Times-Union de Jacksonville (Floride) du mardi 1er décembre 1896, corroborant les informations de l'article "the facts about Florida", en y apportant même des détails complémentaires.
    Il eut alors l'idée de contacter la Saint-Augustine Historical Society, dont le Dr. Webb avait été président, et que mentionnait l'article précédent. Par bonheur, elle existait toujours, et dans ses archives elle possédait divers documents, photographies et articles, relatifs à l'échouage.
    Wood fit paraître un premier compte-rendu de ses investigations, doublé d'un appel à l'aide, dès 1957, dans Mariner, un magazine publié par le Marineland où il travaillait. Un de ses lecteurs, le Dr. Gilbert L. Voss, un éminent spécialiste des céphalopodes à l'université de Miami (Floride), aida Wood à localiser 5 articles publiés par le Pr. Verrill, et lui apprit par la suite que les collections de la Smithsonian Institution à Washington possédaient encore (en 1962) un grand bocal étiqueté "Octopus giganteus VERRILL" (figure 23) -- en tout cas il se souvenait l'y avoir vu quelques années auparavant.


Figure 23 : le bocal de la Smithsonian Institution
(photo Joseph Gennaro)

    Harold A. Rehder, conservateur des mollusques à la Smithsonian Institution, confirma l'information précédente, mais ne semblait pas disposé à se séparer des précieuses reliques (celles-là mêmes qu'avait envoyées Webb en 1897, comme on l'a vu plus haut). En revanche, il fournit à Wood de nouvelles photographies de l'épave, et des copies de la correspondance du Dr. Webb avec William H. Dall, qui était alors conservateur des mollusques à l'U.S. National Museum.

    Finalement, un ami de Wood, Joseph F. Gennaro Jr., biologiste à l'université de Floride, parvint à convaincre Harold Rehder de prélever un échantillon du "monstre de Floride" pour un examen histologique.
    Evidemment, après un séjour de plusieurs dizaines d'années dans un mélange de formol et d'alcool, ces échantillons répandaient une puanteur extrême, mais surtout l'examen cellulaire s'en trouvait rendu bien plus difficile.
    Le récipient contenait une demi-douzaine de masses fibreuses, blanches, pauvres en graisse, et extrêmement dures (Gennaro dut s'y reprendre à plusieurs fois pour découper au scalpel un morceau de la taille du doigt) : en somme, elles correspondaient en détail à la description qu'en avait donnée le Pr. Verrill (figure 24).


Figure 24 : les échantillons de tissu
(photo Joseph Gennaro)

    Hélas, on ne remarquait aucune structure caractéristique, telle que des ventouses, qui pût permettre une identification à l'œil nu. L'examen au microscope ne révélait aucune structure cellulaire ; mais Gennaro, ayant préparé des coupes histologiques de poulpe et de calmar, aux fins de comparaison, trouva que celles-ci n'en montraient guère, contrairement aux tissus de cétacés : le monstre de Floride n'était donc pas un cétacé (et notamment pas un cachalot), comme l'avait supposé Verrill au vu des échantillons.
    Mais, plus encore que l'absence de structure cellulaire, ce qui frappa Gennaro fut la présence de couches de tissu conjonctif caractéristiques. Il entreprit alors d'étudier les coupes au microscope en lumière polarisée : elles montraient des bandes alternativement sombres et brillantes. En effet, les protéines du tissu conjonctif orientées dans le plan de la coupe provoquaient une double réfraction de la lumière, et apparaissaient donc brillantes, alors que celles qui leur étaient perpendiculaires apparaissaient sombres. De la sorte, les différences entre les coupes de tissus de pieuvres et de calmars sautaient aux yeux : chez les premières, les bandes claires et sombres sont de largeur égale ; au contraire, chez les calmars, il y a alternance régulière de larges bandes brillantes dans le plan de la coupe, et de fines bandes sombres, dans le plan perpendiculaire.
    Or, les coupes faites sur les échantillons du "monstre de Floride" (figure 25) montraient la même succession de plages sombres et brillantes d'égale largeur, comme ceux des poulpes servant de référence ! Après 170 ans de dénigrement, le Poulpe Colossal du malheureux Pierre Denys de Montfort voyait son existence scientifiquement confirmée ! Et Gennaro de conclure dans son article pour Natural History, écrit en commun avec Wood (1971) :

"Il paraît clairement établi que le monstre marin de Saint-Augustine était en fait un poulpe, mais les implications en sont fantastiques. Bien que de temps en temps la mer nous fasse connaître des phénomènes étranges et étonnants, l'idée d'un poulpe gigantesque, avec des bras d'environ 75 à 100 pieds [23 à 30 m] de long et d'environ 18 pouces [45 cm] de diamètre à la base -- soit une envergure totale de quelque 200 pieds [60 m] -- est difficile à admettre."

Figure 25 : coupes histologiques de calmar, de poulpe et du "monstre de Floride"
(photos Joseph F. Gennaro Jr. pour Natural History 1971).

 

Polémiques diverses

    Difficile à admettre, en effet... A tel point que lorsque Wood et Gennaro publièrent les résultats de leur passionnante enquête zoologico-policière dans le numéro de mars 1971 de Natural History, la très sérieuse revue du Muséum d'Histoire Naturelle de New York, il se trouva quelques incrédules pour prétendre que toute cette histoire n'était qu'un Poisson d'Avril !
    Wood avait pourtant soigneusement pris soin de ne divulguer que les initiales de ses prénoms, qui pouvaient prêter à moquerie : quand on s'appelle Wood ("bois" en anglais), avoir pour prénoms Forrest ("forêt") et Glenn ("vallée"), n'était pas de nature à se faire prendre au sérieux.
Il est également vrai que la rédaction de Natural History fit preuve d'un parti pris de mauvaise foi, en traitant la chose sur le mode ironique. Ainsi, le "chapeau" de l'article, rédigé par Natural History, se terminait par les mots : "200 pieds d'envergure -- oui, Victoria, 200 pieds". C'était une claire allusion à un célèbre article du New York Sun du 21 septembre 1897 ; en réponse à la lettre d'une petite Américaine de 8 ans, Virginia O'Hanlon, s'inquiétant de savoir si le père Noël existait, le journaliste Francis P. Church avait publié un article d'une poésie remarquable, où il lui répondait : "yes, Virginia, there is a Santa Claus" ("oui, Virginia, le père Noël existe"). Voilà qui revenait à mettre sur le même plan un travail de recherche scientifique et la croyance au Père Noël ! Incidemment, le rédacteur de Natural History se trompait sur le prénom de la petite fille, et pour être juste, sinon justifié, son chapeau aurait dû avoir pour texte : "200 pieds d'envergure - oui, Virginia, 200 pieds".
    De même, sur la page donnant la biographie des auteurs, F. G. Wood, apprenait-on, passait ses loisirs à arroser son bonsaï, alors que cet arbre nain ne demande que très peu d'eau.
    Et surtout, Gennaro avait osé pour la traditionnelle photographie des auteurs, un pied de squelette dépassant ostensiblement de sa sandale (figure 26). Un pince-sans-rire du nom de James Fanning, dans une lettre à la rédaction de Natural History publiée dans le numéro de mai 1971, s'interrogeait gravement : fallait-il y voir la preuve d'un contact physique avec le regretté Pr. Verrill, ou bien Gennaro, avec son troisième appendice squelettique, était-il en voie de se transformer en octopode ?


Figure 26 : Joseph F. Gennaro Jr. et son pied squelettique
(photo Gennaro pour Natural History, 1971).

    En réalité, Gennaro était présenté comme une autorité sur les toxines animales, notamment les effets des morsures de serpents venimeux sur les os. Aussi avait-il décidé, pour rompre avec le cérémonial de ces photographies au garde-à-vous, de poser avec son pied de squelette, allusion à ses travaux. Après tout, pourquoi la recherche scientifique devrait-elle être synonyme d'austérité et d'ennui ? Comme le reconnut Peter Schossberger dans une autre lettre publiée par Natural History, "une touche d'humour est toujours la bienvenue en ces temps de grisaille" : souvenons-nous qu'à cette époque (mars 1971), les Américains étaient toujours engagés dans l'interminable et meurtrier conflit du Viêt-nam, et même depuis quelques semaines ils avaient étendu les combats au Cambodge et au Laos.
    Forrest Wood, quant à lui, prit très mal la chose : dans une interview au quotidien économique Wall Street Journal, qui publia un très long article sur le poulpe colossal de Floride (et à la "une", s'il vous plaît !), il donna libre cours à son ressentiment :

"Certains doivent penser que l'article [de Natural History] est l'équivalent de l'arrosage d'un bonsaï. [...] J'ai écrit une lettre acerbe au rédacteur en chef, [...] et je pense pour ma part que Gennaro a été irresponsable. Je ne crois pas qu'il ait pris la chose avec sérieux."

    A la suite de quoi, les relations entre Wood et Gennaro se tendirent quelque peu, mais le temps ayant tendance à arranger les choses, cet incident fut oublié quelques années plus tard. Quant à la rédaction de Natural History, elle ne daigna pas publier la lettre de Wood. Cependant, son rédacteur en chef Alan P. Ternes, interrogé par le journaliste du Wall Street Journal, insistait sur le fait qu'il ne s'agissait pas d'un canular, et, faut-il le dire, c'était par pur hasard si certains abonnés avaient reçu leur numéro le 1er avril !

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