(dernière mise à jour : 10 mai 2003)

    Après quoi, la fièvre retomba. Il est d'ailleurs curieux de constater que, lorsqu'un fait dérange les idées reçues, l'ordre établi, le dogme, il fait d'abord l'objet d'une mise en doute systématique : mise en cause de la matérialité des faits sans autre forme de procès, tentative de jeter le discrédit, etc. Puis, une véritable chape de silence prend le relais : effectivement, pas un mot dans les grands périodiques scientifiques, Nature, Science, New Scientist... A ma connaissance, il n'y eut guère que le mensuel de vulgarisation Sciences et Avenir, qui, dans son numéro de juillet 1971, rendit compte des travaux de Wood et Gennaro, dans un court article anonyme, mais dû en fait, ainsi que je l'appris plus tard, à la plume féconde de mon ami Jean-Jacques Barloy, ornithologue de formation, journaliste et écrivain animaliers, et très passionné de cryptozoologie.
    Une autre publication scientifique prestigieuse, le Zoological Record, qui liste annuellement toutes les références zoologiques publiées dans le monde, cita l'article de Wood et Gennaro, non pas comme un travail scientifique, mais dans la catégorie fourre-tout "popular account" (compte-rendu populaire) ! Et encore heureux qu'il ait échappé à l'infamante catégorie "mythology and folklore" où sont habituellement relégués les articles cryptozoologiques...
    De même que les revues scientifiques, les périodiques sur la mer firent l'impasse sur la prodigieuse révélation de Wood et Gennaro ; pour autant que je sache, seul le magazine américain Oceans de septembre-octobre 1971, y fit allusion dans un article de Willard H. Porter sur les monstres marins.
    Quant à l'Oceanic Citation Journal de septembre 1971, qui liste ce qui se publie en océanographie, voici comment il résumait l'article de Wood et Gennaro :

"POULPE : FLORIDE : identification de carcasse : 1896 : St-Augustine : calmar géant."

    S'il est justement une chose très claire pour qui a lu l'article, c'est bien que le monstre de Floride n'était pas un calmar géant ! Disons à la décharge de l'auteur de cet abstract lapidaire, sinon exact, que des scientifiques réputés ont fait le même raisonnement hâtif : un céphalopode géant ne peut être qu'un calmar... Encore avaient-ils l'excuse (si l'on peut dire) de n'avoir pas lu l'article du Natural History, mais tel n'était pas le cas du Dr. Gilbert L. Voss, de la Rosenstiel School of Marine and Atmospheric Sciences à Miami (Floride), un teuthologue d'ordinaire mieux inspiré. Sa réaction est d'autant plus étrange que, comme on l'a vu plus haut, il avait pas mal aidé F. G. Wood dans son enquête au cours des années 60.
    L'opinion du Dr. Voss sur le monstre de Floride a été rapportée par Gerald L. Wood (aucun lien de parenté avec Forrest Glenn Wood) dans la troisième édition de son Guinness Book of animal facts and feats (1983), consacré aux records du monde animal. Après avoir retracé très clairement et assez honnêtement, sur près de deux pages, l'affaire du monstre de Floride et son étonnante conclusion, il écrit :

"Bien que ces analyses histologiques sembleraient confirmer le diagnostic original du Dr. Webb, que l'animal trouvé sur la plage de Floride était un poulpe géant, tout le monde n'est cependant pas d'accord avec cette assertion, et le Dr. Gilbert L. Voss, un éminent expert américain en matière de céphalopodes, pense que les restes étaient peut-être ceux d'un grand mammifère -- ou même d'un requin-baleine -- le squelette ayant été emporté quand le corps flottant se putréfiait. Il est certes difficile de croire qu'une identification positive du tissu conjonctif puisse être faite après tant de temps, et le fait que ni des ventouses ni le bec, les deux caractères qui auraient clairement situé cette énigme parmi les céphalopodes, n'aient été vus ou mentionnés est un autre point négatif. Les becs de céphalopodes sont extrêmement résistants et même si les mandibules avaient été emportées, quelque trace des suçoirs serait restée à la base des bras autour de la bouche. Un autre point qui mérite d'être noté est que la chair molle et gélatineuse de ces invertébrés est extrêmement propice à la décomposition -- Verrill remarquait "la fermeté et la dureté extrêmes" des échantillons qu'on lui avait envoyés -- et le Dr. Webb ne pouvait pas décider si l'épais tégument était musculaire ou fait de tendons."

    Toutes les objections qui précèdent ne tiennent pas la route, ainsi que je vais le démontrer, mais il s'en trouve certaines qu'il est tout de même surprenant de lire, venant du Dr. Gilbert L. Voss, un éminent teuthologue. Je me demande d'ailleurs si Gerald L. Wood n'a pas quelque peu déformé sa pensée, peut-être par parti pris anti-poulpe géant. Tout au long de son livre sur les records du monde animal, il prétend à la rigueur, à l'objectivité, au sérieux scientifiques, et dans cet esprit il rejette systématiquement tous les rapports s'écartant un tant soit peu de ce qu'il tient pour la normale -- serpents, requins... et bien sûr céphalopodes géants. Alors, pensez donc, un poulpe de 20 tonnes ! Soit dit au passage, c'est là une attitude frileuse, à 100 lieues du véritable esprit scientifique, fondé sur la curiosité et le scepticisme (à ne pas confondre avec une incrédulité bornée a priori), deux qualités qui semblent manquer hélas à un certain nombre de scientifiques...
    En tout cas, croire qu'une identification ne puisse pas être faite après 75 ans est parfaitement puéril : Gerald L. Wood, et incidemment le Dr. Voss, ignoreraient-ils que l'on effectue presque couramment, dans le cadre de la paléo-génétique, des examens biochimiques sur des ossements fossiles vieux de centaines de milliers, voire de millions d'années ? Et encore ne sont-ils pas conservés dans du formol ! On fait même beaucoup plus fort : à l'Université de Berkeley (Californie), deux généticiens, Russell Higuchi et Allan Wilson ont réussi en 1984 un clonage d'acide désoxyribonucléique (ADN) de quagga, une espèce de zèbre disparue à la fin du dix-neuvième siècle, victime d'une chasse effrénée. A partir d'une peau conservée dans un muséum de Mainz (RFA) depuis 140 ans, ils ont pu isoler l'ADN (c'est-à-dire le code génétique de l'animal), le combiner à l'ADN d'une bactérie facilement cultivable (Escherischia coli, hôte habituel de l'intestin humain, et dont la présence nous aide fort heureusement à digérer) pour pouvoir le dupliquer à volonté... En 1985, Svante Pääbo, de l'Université d'Uppsala (Suède), a réédité cet exploit à partir de la momie d'un enfant égyptien, vieille de 2400 ans ! En 1993, c'est l'ADN d'un insecte, un coléoptère, fossilisé dans de l'ambre jaune depuis 100 millions d'années, qui a été cloné par une équipe américaine, dont les travaux ont inspiré Michael Crichton pour son fameux techno-thriller Jurassic Park, porté à l'écran par Steven Spielberg. Voilà qui en dit long sur la résistance de certaines molécules organiques, et donc la possibilité de s'en servir pour une identification, quoi qu'en dise Gerald L. Wood.

    En ce qui concerne la coriacité de la charogne de Saint-Augustine, demeurée pratiquement inchangée au cours des mois, comme le montrent les diverses photographies que l'on en possède, Forrest G. Wood, plus avisé que son homonyme, avait déjà répondu par avance à ce dernier dans son article de Natural History de 1971, car c'est un point qui l'intrigua longtemps. S'étant ouvert du problème auprès de Frederick A. Aldrich, directeur du Marine Sciences Laboratory de la Memorial University à Terre-Neuve (Canada), celui-ci, un spécialiste de réputation mondiale des calmars géants Architeuthis, lui fit cette réponse :

"Très franchement, je pencherais pour une identification de céphalopode [...]. Le tissu de céphalopode, particulièrement de calmar d'après mon expérience, est ferme et ne se décompose pas aisément au-delà d'un certain stade, et effectivement durcit et devient coriace avec l'exposition à l'air."

    En fait, il n'y a là rien que de très normal : on a vu que les échantillons de l'épave de Saint-Augustine envoyés par le Dr. Webb consistaient en une masse de tissu conjonctif riche en collagène.
    Or, on sait par la radio-cristallographie (l'étude de la diffraction des rayons X) que le collagène possède une structure moléculaire très particulière, rappelant à maints égards celle des cristaux, à tel point qu'on parle couramment de l'état "paracristallin" du collagène. La cohésion de cet arrangement moléculaire est encore renforcée par de nombreuses liaisons (ou "ponts") hydrogène. Ainsi s'expliquent la cohésion et la résistance mécanique de cette substance : ce n'est pas un hasard si on la retrouve dans tous les tissus biologiques à fonction mécanique, ou devant subir de fortes contraintes (os, muscles, tissu conjonctif, et jusqu'à l'iris de l'œil). Voilà donc pour les propriétés physiques, et qui rend parfaitement compte de "la fermeté et la dureté extrêmes" de l'épave et des échantillons, relevée par Webb, Verrill et Gennaro.
    Quant aux propriétés chimiques, le collagène se caractérise par une très faible réactivité : il résiste à peu près à tous les enzymes protéolytiques (c'est-à-dire les enzymes qui "cassent" les protéines en acides aminés, leurs constituants initiaux), et notamment aux enzymes de la putréfaction ! Ainsi donc, tout est lumineux, et l'on comprend que l'aspect de l'épave n'ait pas changé au long des mois.
    Incidemment, je pose une question naïve à Gerald L. Wood (je n'ose la poser au Dr. Voss) : a-t-il jamais mangé du poulpe ou du calmar ? N'importe quel gastronome qui a mastiqué, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, l'un de ces céphalopodes (par exemple des beignets de calmar à la Romaine), connaît parfaitement la coriacité de leur chair !
    En ce qui concerne l'absence de bec, on sait que la région de la tête était très mutilée : quoi d'étonnant à ce qu'il ait été emporté ?
Reste l'absence de ventouses, effectivement étrange. Aucun des témoins (ni le Dr. Webb, ni Mr. Wilson, ni Mr. Grant) n'en a fait mention. On n'en voit en effet aucune trace sur les moignons de bras visibles sur certaines photographies de l'épave : même pas une cicatrice... A moins que le poulpe de Saint-Augustine soit d'un type très particulier, ne possédant justement pas de ventouse. Les céphalopodes présentent des adaptations très diverses à ce sujet : les calmars armés, par exemple, ne possèdent généralement pas de ventouses, mais de véritables griffes... Laissons donc provisoirement de côté la question des suçoirs.

    En 1995, W.R.A. Muntz, un biologiste australien, a publié un article à l'historique de la découverte des calmars géants. Consacrant quelques lignes à l'Octopus giganteus, il y a avancé une nouvelle hypothèse qui montre combien les idées reçues et les préjugés ont la vie dure, puisqu'il affirme sans sourciller :

"Un rapport d'un Mr. Wilson, une des premières personnes qui ait vu la carcasse, dit que les bras n'étaient pas attachés au corps, mais furent trouvés à quelque distance de celui-ci."

    Et après avoir noté que Verrill identifia les échantillons envoyés par le docteur Webb comme provenant d'un cachalot, Muntz finit par conclure :

"Les bras détachés étaient selon toute vraisemblance ceux d'un calmar, dévorés par le cachalot, qui se répandirent hors du corps quand ce dernier s'éventra sur la plage."

    Affirmer que les bras n'étaient pas attachés au corps, et laisser entendre qu'ils pouvaient provenir d'un calmar Architeuthis auquel le cachalot aurait livré combat, voilà qui est un peu fort de café ! D'une part, Mr. Wilson n'a jamais dit que les bras n'étaient pas attachés au corps, puisque le professeur Verrill lui-même, comme on l'a vu précédemment, rapportait que Wilson écrivait notamment :

"[...] trois bras s'allongeaient au sud du corps et y étaient apparemment attachés (bien que je n'aie pas creusé jusqu'au corps, car il était bien enfoncé dans le sable, et j'étais fatigué), le plus long mesurait plus de 32 pieds [9,75 m]."

    Et si l'on doutait encore que la partie non déterrée n'était pas attachée au corps, il suffirait de relire encore Verrill, citant cette fois le docteur Webb qui termina le travail de terrassier de Mr. Wilson :

"Le docteur Webb écrit que quelques jours après avoir pris les photographies (7 décembre), on fit des excavations dans le sable et on trouva le moignon d'un bras encore attaché au corps, long de 36 pieds [11 m] et de 10 pouces de diamètre [25 cm] au niveau de la section."

    Voilà qui ne laisse aucun doute. Et je ne parle même pas des photos, auxquelles Muntz n'a dû jeter qu'un œil distrait, qui confirment que les bras et le corps appartiennent à un seul et même animal.

 

Nouvelles analyses

    C'est ici le moment de parler des analyses effectuées par Joseph F. Gennaro Jr. et par Roy P. Mackal. Dans un article pour le magazine populaire américain Argosy de mars 1973, Gennaro affirmait :

"L'examen au microscope par des experts révéla que ce tissu conjonctif dense est renforcé par du collagène, une protéine extrêmement dure, blanche, fibreuse, d'un type que l'on trouve dans tous les tissus vivants. Suite à de nouvelles recherches, cependant, il s'avéra que les constituants chimiques du collagène du monstre sont du type que l'on trouve chez le poulpe, et que ce type de tissu n'existe pas du tout chez le calmar."

    Hélas, Gennaro n'a jamais publié un article scientifique sur cette analyse. C'est à Roy P. Mackal, biochimiste à l'Université de Chicago (Illinois), et cryptozoologue chevronné, que l'on doit d'en savoir plus sur la composition des acides aminés des échantillons du monstre de Floride, après qu'il ait refait les analyses auxquelles Gennaro fait allusion.
    Après hydrolyse dans l'acide chlorhydrique, la protéine se décompose en ses acides aminés constitutifs, que Mackal sépara sur résine échangeuse d'ions (méthode de Moore et Stein). Le dosage des fractions a été réalisé sur un analyseur d'amino-acides.
    Mackal avait présenté les résultats lors de divers colloques, mais ce n'est qu'en 1986 qu'il les a publiés dans un article pour Cryptozoology, le journal interdisciplinaire de l'International Society of Cryptozoology (ISC), dont il est le vice-président :

échantillon
1M
2M
3M
4M
5M
6M
acide aspartique
10,5
5,9
10,5
11,7
10,3
10,5
thréonine
4,6
2,5
4,9
5,4
4,8
4,6
sérine
7,1
3,9
6,0
5,8
5,5
8,0
acide glutamique
17,7
8,8
14,2
16,6
12,6
16,7
hydroxyproline
non fait
non fait
non fait
non fait
non fait
non fait
proline
4,7
16,8
6,3
4,7
6,5
4,3
glycine
10,6
34,6
19,2
11,5
20,0
14,2
alanine
7,5
13,4
8,6
9,5
8,6
7,6
valine
6,6
2,4
4,8
5,5
5,3
6,4
méthionine
2,2
0,4
1,9
2,2
1,9
2,1
isoleucine
5,1
1,2
4,9
5,9
5,4
4,6
leucine
10,7
2,9
7,8
10,0
8,1
10,4
tyrosine
1,2
0,0
0,7
0,6
0,5
1,4
phénylalanine
3,1
1,5
2,6
3,0
3,2
3,5
histidine
0,3
0,0
+
+
0,2
+
lysine
1,6
0,0
1,0
0,9
0,8
0,5
arginine
6,4
5,8
6,6
6,7
6,5
5,2
hydroxylysine
0,0
0,0
0,0
0,0
0,0
0,0

+ : inférieur à 0,1 %.

    Identification des échantillons : 1M : Stenella plagiodon (dauphin). 2M : Octopus giganteus (monstre de Floride). 3M, 4M, 5M : bras, manteau et nageoire d'Architeuthis dux (calmar géant). 6M : Delphinapterus leucas (bélouga ou baleine blanche).

    Précisons que Mackal ignorait l'identité des différents échantillons que lui avait envoyés Gennaro en 1979, ceux-ci étant désignés par un simple numéro d'ordre.
    L'échantillon 2M, correspondant à l'Octopus giganteus, s'écarte notablement des autres par son faible contenu en acide glutamique, et ses pourcentages élevés en proline et surtout en glycine (34,6 %), à l'inverse des autres échantillons, provenant soit de calmars géants, soit de cétacés.
    Mais cela ne me semble pas vraiment décisif : la formule trouvée est typique du collagène, mais comment Gennaro peut-il être aussi précis en affirmant que les constituants chimiques du monstre de Floride étaient du type que l'on trouve chez le poulpe ?
La structure des collagènes est en effet de la forme générale suivante : ---Gly---X---Y---Gly---X---Y---, etc., où Gly désigne la glycine, X et Y étant deux autres acides aminés. Si la glycine revient tous les 3 acides aminés, il est logique qu'on en trouve 33,3 %, et même un peu plus pour peu qu'un X ou un Y soit, de loin en loin, occupé par la glycine ; on arrive ainsi à 34 ou 35 %, quoi d'étonnant ? Le problème est que cette séquence de base des acides aminés (une glycine tous les 3 amino-acides) se retrouve dans tous les collagènes, chez les mammifères notamment : ainsi, le collagène humain présente un taux de glycine presque identique de 34 %.

"Le tissu d'Octopus giganteus [écrit Mackal] est du collagène presque pur, ce qui est précisément ce à quoi on pourrait s'attendre pour un invertébré aquatique tel qu'un poulpe géant d'une masse de 6000 Kg ou plus."

    A quoi sert en effet cette protéine si particulière qu'est le collagène ? Elle a une fonction de soutien, de maintien, due justement à sa dureté et sa résistance, alliée à une certaine élasticité, qui donne notamment aux organes leur forme définie, tout en leur permettant de grandir lors de la croissance. Chez les vertébrés, ce rôle de maintien est cependant assuré, dans une large mesure, par le squelette osseux, spécialement la colonne vertébrale. Chez les calmars, c'est la "plume" qui remplit cet office, à l'instar d'une colonne vertébrale, ainsi qu'une autre protéine, l'élastine. Mais chez les octopodes, généralement dépourvus de coquille ou de toute structure rigide interne, c'est le collagène seul qui joue ce rôle. Pour un poulpe de plusieurs tonnes, on peut supposer a priori, comme le fait Mackal, qu'il doit posséder un réseau très dense de tissu conjonctif extrêmement riche en collagène, faute de quoi l'animal s'aplatirait comme une crêpe sous son propre poids. Bien sûr, sous l'eau, la poussée d'Archimède annule le poids de la créature, sa densité étant voisine de l'unité ; mais le problème biomécanique reste le même dès lors qu'il y a mouvement : si le poids est très faible, la masse -- donc l'inertie -- reste colossale.
    Et justement, on observe que les échantillons du monstre de Floride sont très riches en collagène, comme on doit s'y attendre s'agissant d'un poulpe gigantesque.
    Il faut toutefois remarquer que le réservoir à spermaceti que l'on trouve dans la tête du cachalot est également riche en collagène, et que ses dimensions, comme sa forme, pourraient expliquer l'échouage de Saint-Augustine, ainsi que l'avait suggéré Verrill en 1897. J'ai déjà souligné que divers éléments, comme la présence de bras, visible sur plusieurs photographies et attestée par au moins trois témoins, ou la présence d'organes, sont inexplicables avec cette hypothèse : je veux simplement faire remarquer que le résultat de l'analyse biochimique faite par Mackal n'est pas, à lui seul, une preuve définitive. Au moins, une chose est désormais certaine : l'épave n'est pas du lard de baleine, hypothèse invraisemblable.
    Si la structure générale des collagènes est assez uniforme chez tous les êtres vivants (vertébrés ou invertébrés) qui en possèdent, il existe néanmoins quelques différences dans les concentrations de certains acides aminés.
Pikkarainen et Kulonen, deux spécialistes du collagène, ont noté une augmentation des acides aspartique et glutamique depuis les espèces homothermes (à température interne constante) jusqu'aux espèces poïkilothermes (à température interne variable), avec une diminution parallèle en sérine et thréonine.
    Or, on observe un total acide aspartique + acide glutamique de près de 15 % sur l'échantillon 2M, alors que pour les collagènes de vertébrés ce total est de 10 % : il en résulte que le collagène du monstre de Floride provient d'un invertébré. Quant à la sérine et à la thréonine, Mackal souligne que le séjour dans le formol a dû altérer le résultat par défaut, et que toute conclusion relative à ces acides aminés doit être prise avec la plus grande réserve.

    Pour tenter d'apporter une réponse définitive sur l'identité du monstre de Floride, j'ai imaginé des tests plus significatifs.
Le premier est un dosage du fer et du cuivre dans les échantillons. Si le monstre de Floride était un cétacé ou un requin, donc un vertébré, son sang contenait de l'hémoglobine, le pigment respiratoire rouge de leur sang (et du nôtre), une protéine contenant du fer. Si c'était un invertébré, notamment un céphalopode, son sang contenait une autre protéine, l'hémocyanine, à base de cuivre.
    L'hémoglobine et l'hémocyanine sont des protéines très fragiles (à l'inverse du collagène !), rapidement détruites (on dit hémolysées), mais il reste toujours possible de doser le fer et le cuivre dans les tissus. Bref, intuitivement, on devrait s'attendre à trouver beaucoup de fer et peu de cuivre chez un vertébré, et inversement beaucoup de cuivre et peu de fer chez un céphalopode. Je n'avais pas pu le vérifier, mais je savais notamment que la composition d'un produit diététique, le P.O.P. (une poudre faite d'extraits des parties molles d'huîtres portugaises, qui sont des mollusques), montre une concentration en cuivre 10 fois plus élevée que la concentration en fer, ce qui semblait démontrer le bien-fondé de "ma" méthode.
    Ainsi, on disposait d'une méthode de discrimination certes partielle (vertébrés/invertébrés), mais déjà intéressante. Toutefois, certains mollusques ont la particularité de posséder de l'hémoglobine et non de l'hémocyanine, contrairement à la règle générale : c'est le cas des bivalves qui vivent près de ces sources hydrothermales abyssales découvertes depuis les années 1970. Il est vraisemblable que la richesse en fer de ces sources est à l'origine de cette incongruité biochimique. Il se pourrait après tout qu'il en soit de même du poulpe colossal, et dans ce cas cela le rapprocherait une nouvelle fois des mollusques abyssaux, et notamment du poulpe cilié filmé par le Cyana sur une source hydrothermale du Pacifique : il est vraisemblable qu'il devait posséder de l'hémoglobine, comme maints invertébrés vivant dans ces oasis abyssales.
    De sorte qu'un résultat fer élevé, cuivre bas, ne signifierait pas nécessairement que l'on est en présence d'un vertébré. Par contre, le résultat inverse (cuivre élevé, fer bas) désignerait incontestablement un invertébré, car aucun ne possède de l'hémocyanine.
    J'avais donc songé à ce test relativement simple depuis longtemps, mais j'avais cru comprendre que la totalité des échantillons d'Octopus giganteus avaient été utilisés par Gennaro et Mackal. Ce n'est qu'en 1984 que j'appris qu'il en restait encore, et que j'exposai donc mon idée à Roy Mackal. Il la trouva assez ingénieuse pour me confier quelques échantillons lorsque je le rencontrai en juin 1984 à l'occasion du 3° congrès de l'International Society of Cryptozoology dont il est vice-président, qui eut lieu dans le laboratoire de paléontologie de la faculté de Jussieu (Université de Paris VI). Très vite, je me rendis compte que la technique utilisée dans le laboratoire d'analyses biologiques où je travaillais alors comme technicien-physicien chimiste, la spectrophotométrie d'absorption dans le visible (méthode à la bathophénanthroline et la bathocuproïne) étaient trop peu sensible. Il fallait utiliser une méthode permettant de doser des traces, comme la spectrophotométrie d'absorption atomique.
    Je me mis alors en devoir de convaincre divers laboratoires universitaires ou océanographiques d'effectuer ce dosage, en leur expliquant très clairement l'enjeu du test. Certains ne daignèrent même pas répondre... D'autres, disposés à m'aider, ne possédaient pas l'appareillage requis, tel le Laboratoire Arago à Banyuls-sur-Mer, dont je tiens à remercier ici les chercheurs, et en particulier Sigurd von Boletzky. Finalement, alors que je commençais à désespérer, le laboratoire de minéralogie de la Faculté des Sciences et Techniques Saint-Jérome (Université d'Aix-Marseille III) s'acquitta de la tâche, en collaboration avec Paul Rancurel, biologiste au Centre d'Etude des Ressources Animales Marines (CERAM) de la même université. Voici les résultats, tels qu'il me les a communiqués dans sa lettre du 22 mai 1986, et tels que les a publiés Mackal dans Cryptozoology la même année :

 
échantillon
Poids (mg)
Cu (ppm)
Fe (ppm)
rapport Cu/Fe
1M
12,8
300
1600
0,19
2M
29,1
60
200
0,30
4M
5,6
240
560
0,43
6M
10,5
330
470
0,70

(concentrations exprimées en parties par million).

 

    Ces résultats me laissent extrêmement perplexe. On voit ainsi que l'échantillon 1M se caractérise par un rapport cuivre/fer (Cu/Fe) très faible (0,19), significatif d'un vertébré : nous savons qu'effectivement il s'agit d'un dauphin. L'échantillon 4M présente un rapport Cu/Fe relativement élevé (0,43) :en effet, il provient d'un Architeuthis. On serait tenté de tirer la même conclusion pour l'échantillon 6M au rapport Cu/Fe encore plus élevé (0,70), mais hélas il provient d'un cétacé ! Sa concentration en cuivre étant voisine de celle de 1M (330 ppm contre 300), il se peut qu'il y ait eu une fuite du fer par suite d'un phénomène de solubilité différentielle des porteurs métalliques lors du stockage dans le solvant conservateur.
    Reste l'échantillon 2M (Octopus giganteus), au rapport Cu/Fe assez élevé (0,30), qui semble aller dans le sens d'un invertébré. Toutefois, le résultat aberrant de l'échantillon 6M doit inciter à une certaine prudence. Du reste, on notera que la quantité totale de métal dans 2M est faible dans l'absolu, ce qui peut s'interpréter par une dissolution des porteurs métalliques dans le formol et l'alcool. Bref, je considère le résultat de ce test comme fournissant une indication sinon significative, du moins plutôt favorable à la thèse du poulpe.

   

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